Alger renonce-t-il à la « rente mémorielle » franco-algérienne ?

Jean-Baptiste Ngoma
5 mn de lecture

Ce qu’il faut retenir

Soixante et un ans après l’indépendance, Alger laisse filtrer des indices de détachement d’un face-à-face mémoriel longtemps central avec Paris. Alors que l’Assemblée nationale française remet en question l’accord bilatéral de 1968, les autorités algériennes répondent par le silence, préférant mettre en avant de nouveaux partenariats et un agenda de souveraineté accrue.

Contexte historique du conflit mémoriel

Depuis 1962, la légitimité interne du régime algérien s’est appuyée sur la guerre de libération et la dénonciation d’un ordre postcolonial jugé inachevé. Cette « rente mémorielle » a structuré le récit national comme l’illustre l’historien Mohamed Harbi, tout en justifiant un rapport ambivalent à la France, ex-puissance coloniale incontournable économiquement mais repoussoir politique commode.

Un tournant discret dans la posture algérienne

Le média numérique Twala note que, depuis deux ans, Alger ne réagit plus systématiquement aux gestes symboliques ou aux controverses venant de Paris, qu’il s’agisse de propositions de commémoration du 17-Octobre-1961 ou des déclarations polémiques de certains responsables français (Twala). Cette retenue contraste avec les crises récurrentes de visas ou de rappels d’ambassadeurs qui marquaient la décennie précédente.

Paris enlisé dans la politique du souvenir

Au contraire, le débat français demeure traversé par la question algérienne, comme en témoigne l’initiative du groupe Rassemblement national visant à dénoncer l’accord de 1968 sur la circulation des personnes. Pour le journaliste Lyas Hallas, l’Hexagone « peine à redéfinir une politique algérienne qui ne soit pas une politique du souvenir », laissant certains acteurs français prisonniers d’enjeux identitaires.

Acteurs et irritants persistants

Les arrestations de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal et du journaliste français Christophe Gleizes, encore détenus selon Reporters sans frontières, rappellent que les crispations demeurent. À Paris, une partie de la droite fustige toujours les « accommodements » postcoloniaux. Néanmoins, Alger s’abstient désormais de réponses publiques virulentes, privilégiant la mise en avant d’initiatives régionales ou africaines.

Nouveaux horizons économiques et diplomatiques

La Chine finance l’agrandissement du port de Cherchell dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie, la Turquie accroît ses investissements industriels à Oran, tandis que les Émirats arabes unis explorent des partenariats gaziers. Quant à la Russie, elle demeure un fournisseur majeur d’armements. Cette diversification conforte Alger dans l’idée qu’elle peut se projeter au-delà du prisme franco-centré.

Calendrier des signaux récents

En juin 2022, le président Abdelmadjid Tebboune qualifie la relation avec Paris de « normale, sans obsession du passé ». À l’automne 2023, l’Algérie annonce sa candidature au Conseil de sécurité de l’ONU pour 2024-2025, gage d’une diplomatie d’influence déconnectée des querelles mémorielles. En parallèle, des forums sino-algériens et turco-algériens balisent un agenda économique offensif.

Scénarios d’évolution

Plusieurs hypothèses se dessinent. Le premier scénario voit le dialogue mémoriel s’assainir, chaque capitale parvenant à compartimenter le passé pour coopérer sur la transition énergétique ou la sécurité sahélienne. Un second scénario mène à la coexistence froide : Alger poursuit son désengagement symbolique tandis que Paris reste captif de cycles politiques intérieurs agités, sans rupture franche ni réconciliation substantielle.

Enjeux pour la France et l’Afrique

Pour Paris, sortir de la « passion algérienne » implique de repositionner son offre économique, notamment dans l’hydrogène vert, et de moderniser sa diplomatie culturelle. Pour Alger, le défi est d’opérer cette bascule sans rompre les liens humains, la diaspora représentant près de deux millions de binationaux en France. Sur le plan continental, l’Algérie pourrait renforcer la voix du Maghreb au sein de l’Union africaine sans filtre franco-algien.

Vers une souveraineté narrative

Au-delà des infrastructures ou des contrats, l’enjeu est celui du récit. En affirmant qu’« il appartient aux historiens d’écrire l’Histoire, non aux politiciens », Abdelmadjid Tebboune appelle à reléguer le dossier mémoriel à des commissions mixtes, gage d’une pratique diplomatique moins émotionnelle. En filigrane, Alger revendique une souveraineté narrative alignée sur ses ambitions énergétiques et géopolitiques.

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Jean-Baptiste Ngoma est éditorialiste économique. Diplômé en économie appliquée, il suit les grandes tendances du commerce intra-africain, les réformes structurelles, les dynamiques des zones de libre-échange et les flux d’investissements stratégiques. Il décrypte les enjeux macroéconomiques dans une perspective diplomatique et continentale.