Alger veut sévir : vers une loi pénalisant la colonisation

Samir Bensaid
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Ce qu’il faut retenir

Réunie dimanche 21 décembre, l’Assemblée populaire nationale a ouvert un débat hautement symbolique : la criminalisation de la colonisation française entre 1830 et 1962. Les 407 députés statuent sur un texte en cinq chapitres définissant les crimes coloniaux, exigeant excuses, archives et décontamination, avant un vote annoncé pour le 24 décembre.

Le projet, acte de souveraineté mémorielle

Présenté comme « un acte de souveraineté et de fidélité à l’histoire nationale », le projet de loi inscrit dans le droit algérien l’exécution, la torture et le pillage comme crimes passibles de poursuites. Il prévoit de cinq à dix ans de prison pour quiconque, sur le sol algérien, ferait l’éloge du colonialisme français, et de un à trois ans pour la diffusion de propos à connotation coloniale.

Les rédacteurs ambitionnent d’obtenir une reconnaissance officielle du préjudice ainsi qu’une demande d’excuses formelles de la France. Ils l’érigent en condition préalable à toute réconciliation. Par sa dimension juridique, le texte vise à transformer la mémoire en norme, à sceller la place de la colonisation dans le droit algérien comme crime contre l’humanité.

Paris-Alger : le dialogue suspendu aux excuses

En érigeant l’excuse comme préalable, Alger redéfinit les paramètres de son dialogue politique avec Paris. Bien que les négociations bilatérales se poursuivent, la perspective de sanctions pénales internes pourrait modifier l’équilibre des discussions sur les archives, les biens culturels et les sites d’essais nucléaires. La restitution des cartes de champs de mines figure aussi parmi les revendications placées au cœur des futures tractations.

Ces exigences illustrent la volonté d’élargir la discussion au-delà de la seule réparation morale. Elles visent également des retombées pratiques, notamment la décontamination des zones affectées, posant un jalon supplémentaire à l’agenda bilatéral.

Des précédents avortés en 2001 et 2005

Ce n’est pas la première fois que le Parlement tente d’inscrire la colonisation dans le code pénal. Un premier projet, déposé en 2001, avait été retiré avant examen. En 2005, une seconde initiative avait répondu, en miroir, à la loi française louant « les aspects positifs » de la présence coloniale ; elle fut bloquée par le président Abdelaziz Bouteflika.

La troisième tentative intervient dans un contexte de tensions récurrentes avec Paris et pourrait bénéficier d’une conjoncture politique jugée plus favorable. Son adoption consacrerait une ligne jurisprudentielle que les deux tentatives précédentes n’avaient pu imprimer.

Calendrier parlementaire sous haute tension

Après le débat de dimanche, la commission compétente doit finaliser son rapport avant le vote prévu mercredi 24 décembre. La séance plénière promet d’être scrutée, tant par l’opinion nationale que par les chancelleries étrangères. Les partisans du texte soulignent la cohésion affichée par les groupes parlementaires, laissant présager un large consensus.

Néanmoins, certains observateurs redoutent les conséquences diplomatiques immédiates. Si les députés confirment leur intention de « restaurer la dignité » du peuple, ils doivent aussi mesurer l’impact sur les négociations économiques, migratoires et sécuritaires avec la France, souvent menées en parallèle par l’exécutif.

Acteurs et voix de la société civile

Au-delà de l’hémicycle, juristes, historiens et associations de moudjahidine mobilisent un vocabulaire de justice transitionnelle. L’avocate et historienne Fatima Benbraham résume l’état d’esprit : « La colonisation est un crime contre l’humanité… Ce texte est presque aussi important que la proclamation d’indépendance. » Son propos reflète la portée symbolique d’un projet que beaucoup perçoivent comme un rééquilibrage de la mémoire collective.

Le soutien affiché par les citoyens, notamment les jeunes générations, est analysé comme une demande de récit national cohérent. Dans cette perspective, le projet de loi est autant un outil de réaffirmation identitaire qu’un instrument juridique.

Scénarios et marges de manœuvre

Trois issues se dessinent. L’adoption rapide renforcerait la position d’Alger dans le dialogue mémoriel avec la France, en fixant un cadre légal pour toute future négociation. Un report ouvrirait la porte à des amendements susceptibles d’en atténuer la dimension pénale, tout en préservant l’exigence d’excuses officielles. Enfin, un rejet créerait une onde de choc politique domestique et relancerait le débat sur la place de l’histoire dans la législation.

Quelle que soit l’issue, la session actuelle confirme que la mémoire coloniale demeure un levier stratégique. En se dotant d’outils juridiques, le législateur algérien cherche moins à rouvrir un passé que, paradoxalement, à l’installer définitivement dans le droit, afin de clarifier le futur cadre de coopération avec la France.

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