BAD : Sidi Ould Tah face au défi des bailleurs frileux

Aminata Diop
7 mn de lecture

Ce qu’il faut retenir

À moins d’un an de sa prise de fonctions, Sidi Ould Tah joue gros : la montée en puissance du guichet concessionnel de la Banque africaine de développement (BAD) conditionne la marge de manœuvre financière de l’institution jusqu’en 2029.

La quatorzième reconstitution, organisée les 15 et 16 décembre à Abidjan, intervient alors que plusieurs donateurs occidentaux ont prévenu qu’ils réduiraient leur enveloppe, invoquant la pression budgétaire domestique.

Entre crises sécuritaires, choc climatique et endettement des pays à revenu faible, la BAD doit convaincre que le Fonds africain de développement (FAD) reste l’outil le plus pertinent pour amortir les chocs et soutenir la croissance inclusive sur le continent.

Le baptême du feu du nouveau président

Arrivé à la tête de la BAD au printemps, l’économiste mauritanien succède à Akinwumi Adesina dans un environnement marqué par le ralentissement mondial. Ses premiers mois ont été consacrés à sonder capitales africaines et chancelleries du G7 afin de mesurer l’appétit pour un tour de table ambitieux.

L’exercice est délicat : la précédente reconstitution, en 2020, avait permis de mobiliser 7,5 milliards de dollars. Les membres du Conseil d’administration espèrent maintenir ce plancher pour éviter un effet de ciseaux entre besoins croissants et ressources décroissantes.

« Ce rendez-vous doit consolider la crédibilité de la BAD », confie un conseiller de l’institution, prudent sur l’issue des négociations.

Des bailleurs historiques sur la défensive

Washington, Londres et Ottawa ont déjà laissé entendre qu’ils prioriseront leurs engagements domestiques. Même si la Maison-Blanche rappelle soutenir « la vision panafricaine de la BAD », la hausse des taux et l’inflation contraignent les lignes budgétaires votées par les Parlements.

Dans la même veine, Stockholm et La Haye, donateurs de référence du FAD, revoient leurs priorités au regard de la guerre en Ukraine. Ce réalignement fragilise le mécanisme d’allocation par pays car les contributions proportionnelles au revenu national brut peuvent mécaniquement chuter.

Paris, Berlin et Tokyo, jusqu’ici moteurs des précédentes reconstitutions, défendent un scénario de « stabilité à défaut d’expansion », misant sur des cofinancements climatiques pour combler le différentiel.

Une pression humanitaire qui monte

Début décembre, le Conseil d’administration du FAD a approuvé une allocation d’urgence pour le camp de Doolow, dans le sud-ouest somalien. Cette enclave improvisée aux abords de la frontière éthiopienne accueille des centaines de milliers de déplacés fuyant les Shebab.

Ce cas emblématique illustre les tensions budgétaires : financer des abris, des puits et des dispensaires mobilise des crédits qui auraient pu être consacrés aux projets structurants. Or la multiplication des crises – Sahel, Corne de l’Afrique, bassin du lac Tchad – oblige la BAD à calibrer une réponse rapide sans rogner ses ambitions de long terme.

« Sans reconstitution solide, nombre de programmes resteront sur la table », avertit un expert du Réseau africain pour le développement.

Les attentes des pays éligibles

Sur les trente-huit États pouvant bénéficier des prêts concessionnels du FAD, vingt-quatre affichent déjà un taux d’endettement supérieur à 60 % du PIB. Le guichet leur offre la combinaison rare d’un coût faible et d’une maturité longue, que ni les marchés ni les banques commerciales ne proposent.

À Brazzaville, Antananarivo ou Freetown, les ministères des Finances plaident pour une orientation accrue vers l’adaptation climatique, la connectivité numérique et la santé publique. Ils demandent également des procédures simplifiées pour réduire le délai entre l’approbation d’un projet et son décaissement effectif.

La BAD promet de réduire de 30 % ces délais, un engagement qui pourrait peser dans la balance des négociations.

Stratégie financière et innovations

Pour compenser un éventuel manque à gagner, l’équipe de Sidi Ould Tah explore la titrisation des flux de remboursement futurs, inspirée du mécanisme mis en œuvre par la Banque interaméricaine de développement.

Une autre piste consiste à créer un guichet vert adossé au FAD, permettant de capter des financements climat auprès de fondations et de fonds souverains spécialisés. Les premières discussions avec le One Planet Fund et le Global Adaptation Fund sont jugées prometteuses.

Ces innovations doivent néanmoins passer l’épreuve des actionnaires, soucieux de préserver la notation AAA de l’institution.

Quelle issue pour la reconstitution ?

Le scénario central table sur une enveloppe équivalente à celle de 2020, soit environ 7,5 milliards de dollars, qui garantirait la continuité des opérations jusqu’en 2029. Un repli inférieur à 10 % resterait gérable grâce à un recours accru à la syndication de prêts et à la mobilisation de la plateforme Africa50.

Au-delà, la BAD devrait retirer ou repousser certains projets de corridor routier ou d’interconnexion électrique, des axes pourtant vitaux pour l’intégration régionale. À l’inverse, une rallonge supérieure à 500 millions de dollars donnerait un signal positif aux investisseurs privés tentés de cofinancer des infrastructures.

La feuille de route sera avalisée par le conseil des gouverneurs lors des assemblées annuelles de mai 2024.

Un test de leadership

Pour Sidi Ould Tah, cette étape constitue bien plus qu’un exercice comptable. Elle fixe le ton de son mandat, définira son capital politique auprès des chefs d’État africains et calibrera la relation de confiance avec les bailleurs du Nord.

Si l’objectif est atteint, le dirigeant pourra relancer le vaste agenda de transformation économique défendu par la BAD : industrialisation verte, corridors logistiques, souveraineté alimentaire et accès équitable à l’énergie.

À défaut, il devra composer avec une équation budgétaire serrée, alors que la demande en financement concessionnel ne cesse de croître sur le continent.

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