Brazzaville mise sur l’AGOA pour dynamiser son soft power

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L’AGOA, levier clef de la politique économique congolaise

À moins de deux ans de l’expiration programmée de l’African Growth and Opportunity Act, Brazzaville multiplie les signaux en direction de Washington. Le dispositif américain, entré en vigueur en 2000, permet au Congo d’exporter sans droits de douane plus de 6 400 lignes tarifaires, des dérivés pétroliers aux bois transformés.

Pour le gouvernement congolais, cette franchise douanière est un instrument de création d’emplois et de recettes extérieures. Le ministre du Commerce, Alphonse Claude N’Silou, le répète : « L’AGOA n’est pas une aide, mais un accélérateur de compétitivité pour nos PME » (déclaration au quotidien Les Dépêches de Brazzaville, 12 mai 2024).

Diplomatie économique congolaise à Washington

Sous l’impulsion du président Denis Sassou Nguesso, l’ambassade du Congo à Washington orchestre une série de rencontres discrètes avec des membres du Congressional Black Caucus et la United States Trade Representative. Objectif : rappeler que la pérennité de l’accord profite aussi aux consommateurs et aux chaînes d’approvisionnement américaines.

Selon une note interne consultée par notre rédaction, l’argumentaire congolais s’appuie sur la stabilité politique du pays, sa trajectoire d’assainissement macro-budgétaire soutenue par le FMI et les opportunités qu’offrent les zones économiques spéciales de Pointe-Noire et d’Oyo.

Un plaidoyer continental à tonalité panafricaine

Brazzaville n’agit pas en solo. Aux côtés du Gabon, de la Côte d’Ivoire et du Kenya, ses diplomates participent à une task-force panafricaine chargée d’informer les parlementaires américains des gains mutuels induits par l’AGOA. La Communauté économique des États d’Afrique centrale a validé un mémorandum commun lors de son sommet de Malabo en mars 2024.

Ce document insiste sur la contribution de l’accord à la sécurité énergétique des États-Unis, le Congo fournissant des condensats à faible teneur en soufre prisés des raffineries texanes. Le texte souligne également l’impact social : plus de 15 000 emplois directs seraient liés au régime préférentiel dans la zone CEMAC, dont un tiers au Congo.

Synergies public-privé pour rassurer Capitol Hill

Conscients des réticences protectionnistes qui traversent le Congrès, les acteurs congolais misent sur des partenariats tangibles. L’entreprise publique SNPC et la société américaine Halliburton ont signé en février un protocole pour implanter un centre de services à Pointe-Noire, projeté à 120 millions USD, créant 500 postes locaux, selon le communiqué conjoint.

La Chambre de commerce américano-congolaise, relancée en 2023, mobilise pour sa part des groupes du Midwest intéressés par le bois certifié FSC et le cacao bio de la Sangha. Chaque signature de contrat est aussitôt relayée à des sénateurs-clés, illustrant l’idée que l’AGOA soutient la compétitivité américaine plutôt qu’elle ne la menace.

Emplois et diversification au cœur de la stratégie

Brazzaville inscrit l’AGOA dans son Plan national de développement 2022-2026, qui vise à réduire la dépendance pétrolière à 60 % des recettes d’exportation dès 2026. Les ministères du Commerce et de l’Industrie ont identifié le textile, le mobilier design et les cosmétiques à base d’huile de noix de palme comme filières prioritaires.

Le Fonds souverain FROC prépare un guichet de garantie de change pour les PME exportatrices, tandis que la Banque africaine de développement accompagne l’aménagement d’une plateforme logistique à Dolisie, destinée à rationaliser les coûts de transport vers les ports américains de la côte Est.

Quels scenarii pour l’après-2025 ?

Trois options sont sur la table à Washington. La prolongation pure et simple jusqu’en 2035, soutenue par la diaspora congolaise et plusieurs think tanks comme l’Atlantic Council. Un basculement vers un accord de libre-échange bilatéral, évoqué par certains élus républicains. Ou une reconduction conditionnée à de nouveaux critères environnementaux.

Le Congo anticipe chacune de ces hypothèses. La Commission climat et REDD+, déjà saluée pour son initiative sur le Fonds bleu pour le bassin du Congo, travaille à un mécanisme de vérification carbone compatible avec les exigences américaines en matière de chaînes d’approvisionnement durables.

Un atout de soft power pour Brazzaville

Au-delà des chiffres commerciaux, l’AGOA constitue un vecteur d’influence. Les bourses d’études offertes par le programme Young African Leaders Initiative, dont 35 % des bénéficiaires congolais opèrent dans des secteurs exportateurs, alimentent un réseau d’ambassadeurs informels du Congo aux États-Unis.

À New York, la ville de Brazzaville a signé en avril un accord de jumelage avec Richmond, capitale de Virginie, axé sur les industries créatives. Cette diplomatie des villes renforce l’image d’un Congo entreprenant, soucieux d’innovation et partenaire constructif, trois valeurs clés régulièrement mises en avant par les conseillers du président Sassou Nguesso.

Perspectives

D’ici à l’automne, le projet de loi de reconduction de l’AGOA entrera en discussion au Sénat américain. Brazzaville poursuivra son lobbying, convaincue qu’une victoire commune serait porteuse d’opportunités pour son secteur privé et pour l’emploi américain.

Quelle que soit l’issue, la campagne congo-américaine témoigne de la maturation de la diplomatie économique du Congo, aujourd’hui capable de conjuguer argumentaire macroéconomique, alliances régionales et soft power culturel pour défendre des intérêts mutuellement bénéfiques.

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Ahmed Mohamed est analyste des relations internationales. Il couvre les sommets internationaux, les réformes des institutions multilatérales, et les nouveaux équilibres diplomatiques impliquant l’Afrique à l'international.