Brigade antiterroriste Cedeao : la parade aux putschs?

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Ce qu’il faut retenir

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) relance l’idée d’une brigade antiterroriste de 1 650 hommes, à déployer d’ici fin 2026, pour enrayer la double menace de l’extrémisme violent et des coups d’État qui fragilisent la sous-région.

Annoncée au 68ᵉ sommet d’Abuja, la mesure révise fortement à la baisse un projet militaire qui, en août, évoquait 260 000 soldats et 2,5 milliards de dollars annuels, signe d’une ambition adaptée aux réalités budgétaires et politiques du moment.

Contexte sécuritaire sahélien

Le Sahel concentre désormais 43 % des décès liés au terrorisme selon l’Indice global 2024, un fardeau qui déborde vers les côtes béninoises et ivoiriennes et inquiète les capitales du golfe de Guinée.

Au-delà des frontières poreuses, les retraits militaires français du Mali et du Niger ont créé un vide partiellement comblé par des forces russes, compliquant la coordination régionale que la Cedeao souhaite revitaliser.

Le virage sécuritaire de la Cedeao

Pour le président de la Commission, Alieu Touray, « tolérance zéro pour les changements anticonstitutionnels », rappelant que la sécurité collective passe par des institutions stables. L’échec du putsch au Bénin et la crise en Guinée-Bissau illustrent, selon Abuja, le lien organique entre gouvernance et lutte antiterroriste.

Le président sierra-léonais Julius Maada Bio, à la tête de l’organisation, y voit « un pas en arrière » chaque fois qu’un régime bascule, et appelle à transformer la Cedeao de « zone de crises » en « terre d’opportunités », notamment via une monnaie unique prévue pour 2027.

Une force plus modeste que prévue

Pourquoi 1 650 hommes seulement ? Les états-majors avancent l’idée d’un noyau dur agile capable de renfort rapide, adossé à des contingents nationaux. La démarche rappelle le modèle de la Force africaine en attente, plus souple que les grandes coalitions.

Dans l’immédiat, Abuja mise sur l’effet dissuasif d’une troupe déployable en moins de dix jours, dotée de moyens aériens légers et de capacités de renseignement partagées, plutôt que sur la masse volumineuse initialement envisagée.

Financement et logistique

Les ministres des Finances et de la Défense sont chargés de proposer un schéma de financement durable. Plusieurs capitales plaident pour une taxe communautaire sur les billets d’avion, sur le modèle de l’Union africaine, tandis que d’autres misent sur des partenariats avec la Banque mondiale et l’Union européenne.

La Cedeao souhaite également mutualiser ses centres de formation existants, de Kofi Annan à Accra au Collège de défense du Nigeria, afin de réduire les coûts et d’homogénéiser les doctrines d’intervention.

Dynamiques politiques internes

La question non résolue reste l’articulation avec l’Alliance des États du Sahel, formée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger et sortie du giron cedeaonien. Abuja réaffirme garder la porte ouverte, mais sans calendrier clair de réintégration.

Dans les couloirs du sommet, plusieurs diplomates concèdent que la réussite de la brigade dépendra autant de l’adhésion politique de ces trois pays que du soutien logistique du Nigéria, locomotive militaire et économique de la sous-région.

Scénarios d’ici 2026

Si le calendrier est respecté, un premier exercice de validation pourrait avoir lieu en 2025, au Ghana, avant une déclaration de capacité opérationnelle initiale l’année suivante, selon un projet de note interne consulté par nos soins.

À plus long terme, la Cedeao espère faire de cette brigade le socle d’une architecture de sécurité partagée, capable de prévenir la contagion des insurrections vers le golfe de Guinée et d’associer, le moment venu, d’autres régions comme la CEEAC ou la CIRGL.

Enjeux économiques intégrés

Sous la pression des marchés, le projet de monnaie unique Eco, désormais calé sur 2027, apparaît comme la face civile de la même stratégie d’intégration, visant à fluidifier les échanges et à créer un socle de stabilité macroéconomique propice à l’investissement.

Plusieurs analystes voient une complémentarité entre l’Eco et la brigade : une devise partagée profiterait aux budgets de défense, tandis qu’un environnement sécurisé rassurerait investisseurs et partenaires énergétiques, notamment dans le corridor Lagos-Abidjan où circulent déjà 70 % du commerce intra-Cedeao.

Calendrier diplomatique

Avant le sommet de l’Union africaine de février, Abuja prévoit une tournée d’explication dans les capitales encore réticentes, afin d’élargir la coalition de bailleurs. L’idée est de présenter la brigade comme un test grandeur nature de la future architecture de sécurité africaine concertée.

Si l’initiative aboutit, elle pourrait servir de modèle aux blocs d’Afrique centrale et australe, souvent confrontés aux mêmes problématiques de ressources et de souveraineté opérationnelle.

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Abdoulaye Diop est analyste en énergie et développement durable. Diplômé en sciences de l'environnement et sciences économiques, il couvre les enjeux des hydrocarbures, les partenariats pour la transition énergétique et les grandes infrastructures panafricaines. Il suit également les impacts géopolitiques des ressources naturelles sur la diplomatie africaine.