Caftan : l’arme douce qui ravive la rivalité Alger-Marrakech

Samir Bensaid
6 mn de lecture

Ce qu’il faut retenir

Le caftan, vêtement d’apparat aux coupes multiples, vient d’entrer deux fois au registre du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, à quatre minutes d’intervalle, via deux dossiers séparés défendus par Alger et Rabat. Le doublon révèle une stratégie d’influence plus vaste que la simple sauvegarde textile.

Cette joute patrimoniale confirme que les inscriptions à l’Unesco sont devenues pour les capitales maghrébines un terrain d’extension du soft power, capable de toucher la rue, de nourrir le discours diplomatique et de façonner l’imaginaire international des diasporas, au-delà des querelles frontalières historiques.

Unesco: un espace de rivalité symbolique

Depuis l’inscription du repas gastronomique français en 2010, les États perçoivent la Convention de 2003 comme un podium géopolitique. L’Algérie avait déjà obtenu la distinction pour le raï, Rabat pour la harissa. Chacun mobilise académiciens, stylistes et associations pour défendre le récit le plus légitime.

Au sein du Comité intergouvernemental réuni à New Delhi, la délégation algérienne a plaidé l’amendement de son dossier vestimentaire de 2012, l’élargissant à d’autres coupes et étoffes. Quelques instants plus tard, le Maroc a fait consacrer le caftan comme « art, traditions et savoir-faire » distinct.

Sur le plan juridique, la Convention ne reconnaît aucune exclusivité nationale; l’instance salue plutôt la diversité des porteurs. Toutefois, la présence de deux notices, chacune assortie de visuels et de géographies différentes, nourrit dans l’opinion l’idée d’une compétition pour la paternité d’un même héritage méditerranéen.

Les racines communes et divergences du caftan

Né dans la Perse sassanide, diffusé par les routes commerçantes omeyyades, le caftan a longtemps été un marqueur de pouvoir dans les cours d’Alger comme de Fès. Les coupes ottomanes, les broderies andalouses et les teintes subsahariennes ont tissé une histoire partagée, mais jamais totalement unifiée.

Le dossier algérien insiste sur le caftan nuptial du Tlemcén, orné de perles et de fils d’or, tandis que Rabat valorise la coupe « takchita » et la ceinture en filigrane. Les artisans citent des lignées d’orfèvres rivales, chacun défendant sa chronologie des influences ottomanes ou andalouses.

Dans la presse de chaque pays, la querelle muséale se transforme en récit national. Les chroniqueurs marocains rappellent l’excellence des ateliers de la dynastie saadienne; leurs homologues algériens mettent en avant la résistance textile durant la période coloniale française. Le vêtement devient un palimpseste d’identités en tension.

Soft power, tourisme et filière mode

Dans les deux capitales, les créateurs misent sur la diplomatie des podiums. Alger Fashion Week promeut un caftan épuré au service de l’industrie du coton saharien, tandis que les maisons de couture de Casablanca ciblent les défilés européens pour conquérir une clientèle diasporique à haut pouvoir d’achat.

Le label Unesco joue comme un argument marketing. Selon le Conseil mondial du voyage, chaque pour cent de hausse des arrivées touristiques lié au patrimoine immatériel génère trois mille emplois indirects. Rabat a déjà inséré la mention dans ses brochures; Alger prépare un itinéraire muséal autour des tailleurs.

Les bailleurs multilatéraux observent: la Banque africaine de développement évalue à 1,2 milliard de dollars le potentiel annuel de la mode patrimoniale maghrébine. Dans un contexte de diversification économique post-hydrocarbures, cette manne attise les coopérations bilatérales, souvent plus faciles sur les podiums que dans les enceintes politiques.

Scénarios de désescalade ou de surenchère

Plusieurs diplomates africains estiment que l’Union africaine pourrait favoriser un dossier transfrontalier associant aussi la Tunisie. Un caftan « maghrébin » refléterait la circulation historique des étoffes et constituerait un précédent pour d’autres biens partagés, de la kora ouest-africaine aux textiles kente d’Afrique centrale.

À court terme, le statu quo est probable: chaque État continuera de multiplier les festivals, de financer des documentaires et d’aligner des tweets patrimoniaux. La diplomatie culturelle, peu coûteuse et fortement populaire, offre un gain d’image immédiat, sans risque majeur de sanctions économiques ou sécuritaires.

À plus long terme, l’inscription duale risque d’alimenter une inflation des candidatures, poussant l’Unesco à durcir ses critères. Les experts recommandent déjà de privilégier des dossiers multinatinonaux pour éviter la fragmentation. La posture adoptée par Alger et Rabat servira de test pour la gouvernance patrimoniale mondiale.

Au-delà des rivalités, la bataille du caftan rappelle que la culture, loin d’être accessoire, se trouve au cœur de la puissance d’influence africaine. Dans un continent où 60 % de la population a moins de 25 ans, le patrimoine immatériel devient un vecteur de projection d’avenir.

Pour les observateurs de Brazzaville à Abuja, cette dynamique offre des leçons: l’affirmation identitaire peut devenir un moteur d’industrialisation textile, à condition de dépasser la logique de trophée pour bâtir des chaînes de valeur régionales, fondées sur la complémentarité plutôt que sur la concurrence symbolique.

Partager l'article