Ce qu’il faut retenir
La contestation qui a suivi la présidentielle tanzanienne, remportée à 98 % par la cheffe de l’État Samia Suluhu Hassan, a fait plusieurs centaines de victimes selon l’opposition. Des ressortissants kenyans se disent pris pour cibles au milieu de la répression (Daily Nation).
Le ministre kenyan des Affaires étrangères Musalia Mudavadi a officiellement saisi son homologue Mahmoud Thabit Kombo pour exiger la sécurité de quelque 250 000 Kenyans vivant ou travaillant en Tanzanie, rappelant les obligations régionales de libre circulation inscrites dans le traité de la Communauté d’Afrique de l’Est.
Contexte d’un scrutin controversé
L’élection du 27 octobre a été saluée par les autorités tanzaniennes comme transparente, mais les missions d’observation locales et étrangères estiment qu’elle n’a pas respecté les standards démocratiques, plusieurs candidats d’opposition ayant été emprisonnés ou empêchés de concourir (Human Rights Watch).
Face aux manifestations spontanées, les forces de l’ordre ont utilisé des munitions réelles et procédé à des arrestations massives. Le gouvernement a imputé les troubles à des « forces extérieures », une rhétorique qui, selon des ONG, cible implicitement les communautés étrangères actives dans le commerce transfrontalier.
Nairobi hausse le ton diplomatique
Dès l’apparition des premières vidéos montrant des Kenyans interpellés, Nairobi a déclenché son mécanisme de crise. Des « rapports formels » ont été transmis à Dodoma pour vérification, tandis qu’une ligne d’urgence recense les compatriotes disparus.
Musalia Mudavadi, qui dit privilégier « les canaux diplomatiques établis », a néanmoins rappelé que la protection consulaire demeure un droit fondamental. Il insiste pour que les investigations sur les décès, comme celui de l’enseignant John Ogutu abattu à Dar es Salaam, soient menées de manière crédible et que les dépouilles puissent être rapatriées.
Des communautés kenyanes sous pression
Les témoignages recueillis à Arusha, Mwanza et Dar es Salaam décrivent des inspections musclées de permis de travail et la fermeture d’établissements scolaires privés employant des enseignants venus du Kenya. Plusieurs familles évoquent des détentions sans information sur le lieu de garde à vue.
Selon le défenseur des droits humains Hussein Khalid, les autorités tanzaniennes utilisent les étrangers comme « boucs émissaires » pour masquer la violence interne. Les associations kényanes appellent à un couloir humanitaire pour évacuer ceux qui le souhaitent, pendant que les ambassades coordonnent l’assistance juridique.
Acteurs régionaux et enjeux EAC
La crise intervient alors que l’EAC finalise son plan de passeport unique et que Nairobi, Dodoma et Kampala discutent d’un corridor pétrolier. Toute remise en cause de la libre circulation pourrait fragiliser ce calendrier, déjà ralenti par la pandémie.
Le secrétariat de l’EAC à Arusha se veut conciliant, soulignant que « les divergences se résolvent par la médiation institutionnelle ». Des diplomates ougandais et rwandais observent néanmoins que la défiance politique entre Tanzanie et Kenya réapparaît cycliquement, notamment sur les questions de tarifs douaniers et de sécurité frontalière.
Scénarios et marges de manœuvre
À court terme, Nairobi pourrait saisir officiellement le Conseil des ministres de l’EAC pour qu’il diligente une mission d’établissement des faits. Dodoma pourrait accepter un audit limité afin de désamorcer la pression internationale tout en maintenant son narratif d’ingérence étrangère.
À moyen terme, une normalisation durable passera par la reprise du dialogue bilatéral suspendu depuis mai, lorsque des observateurs kenyans du procès de l’opposant Tundu Lissu avaient été expulsés. Les milieux d’affaires espèrent un apaisement rapide : le commerce bilatéral pèse 905 millions de dollars annuels, un volume difficilement substituable pour les PME installées de part et d’autre de la frontière.

