Crise soudanaise : Washington et le Quad au pied du mur

Jean-Baptiste Ngoma
8 mn de lecture

Ce qu’il faut retenir

Au Soudan, vingt-deux mois de combats opposent l’armée régulière du général Abdel Fattah al-Burhan aux Forces de soutien rapide (RSF) du général Mohamed Hamdan Dagalo. Le « Quad » – Washington, Riyad, Le Caire et Abou Dhabi – propose une trêve humanitaire de trois mois, prélude à un cessez-le-feu permanent et à une transition civile.

L’envoyé spécial de Donald Trump pour l’Afrique, Massad Boulos, dément tout favoritisme envers les RSF, tandis que Khartoum accuse les Émirats d’armer la milice. L’ONU évoque la « pire crise humanitaire au monde »: douze millions de déplacés et jusqu’à 150 000 morts, selon des estimations relayées en mai 2024.

Une trêve humanitaire de trois mois sur la table

Dévoilé en septembre, le plan du Quad mise sur une pause immédiate des hostilités afin de faciliter l’acheminement d’aide et l’évacuation des civils pris au piège à Khartoum, El-Fasher ou Babanoussa. Il prévoit que, dans l’intervalle, militaires et paramilitaires ouvrent des pourparlers sur les modalités d’un cessez-le-feu durable placé sous supervision régionale.

Reproches de partialité : le rôle des Émirats scruté

Le général Burhan a qualifié ce schéma de « pire proposition jamais reçue » parce qu’il « marginalise l’armée » et « permet aux RSF de se maintenir ». Il refuse toute médiation incluant Abou Dhabi, accusé de fournir armes et mercenaires au général Dagalo. Des experts onusiens jugent ces soupçons crédibles, malgré le démenti ferme des autorités émiriennes.

Massad Boulos rétorque que « le biais évoqué n’existe pas » (AFP) et que l’armée soudanaise « fait référence à quelque chose qui n’a jamais été présenté ». Pour le diplomate, le scepticisme de Khartoum relève davantage d’une tactique de négociation que d’un désaccord de fond sur les objectifs humanitaires.

L’annonce d’un cessez-le-feu unilatéral des RSF

Le 11 novembre, les RSF ont décrété un cessez-le-feu unilatéral de trois mois « en réponse aux efforts internationaux, notamment ceux du président Trump ». Quelques heures plus tard, l’armée accusait la milice d’avoir attaqué Babanoussa, dernier verrou gouvernemental du Kordofan-Ouest. À Khartoum, un drone avait déjà frappé un quartier tenu par l’armée la veille d’une précédente trêve annoncée par les RSF.

Pour l’analyste soudanaise Kholood Khair, fondatrice du cabinet Confluence Advisory, cette manœuvre vise à « marquer des points politiques auprès du Quad, spécialement des États-Unis », alors que l’état-major reste inflexible sur la question d’une trêve.

Donald Trump relance le dossier

L’ancien président américain a récemment affirmé qu’il « interviendrait » pour mettre un terme au conflit. Son émissaire, Massad Boulos, sillonne depuis octobre les capitales du Golfe afin de préserver l’alignement du Quad et d’écarter tout soupçon de double jeu émirien. À ses côtés, le conseiller diplomatique émirati Anwar Gargash défend une position de neutralité et de soutien « exclusif » au processus de paix.

Une crise humanitaire qui se double d’atrocités

Les ONG tirent la sonnette d’alarme sur les violences ciblées à El-Fasher, dernière grande ville du Darfour échappant aux RSF avant sa chute en octobre. Des témoignages font état de massacres, d’épuration ethnique et de violences sexuelles. Les deux camps sont accusés de crimes de guerre, mais les RSF promettent désormais des « enquêtes internes » sur les exactions de leurs troupes.

Risques régionaux et chaînes logistiques en péril

Le conflit menace de déstabiliser tout le corridor Mer Rouge-Sahel. Les flux de réfugiés vers le Tchad et le Soudan du Sud exercent une pression croissante sur des États déjà fragiles. La fermeture prolongée de Port-Soudan ou l’insécurité autour des gisements aurifères risque aussi d’affecter les routes commerciales utilisées par l’Égypte et l’Éthiopie.

Quelle marge de manœuvre pour le Quad ?

Le succès de la médiation dépend de deux verrous : la garantie que l’armée ne soit pas mise sur un pied d’égalité avec une milice perçue comme « raciste et terroriste », d’une part ; la certitude, pour les RSF, qu’elles conserveront un avenir politique, d’autre part. Or le statu quo militaire encourage chacun à tester les limites de la diplomatie.

Scénarios possibles à court terme

Premier scénario, un accord minimal est arraché autour d’une supervision conjointe du cessez-le-feu par l’IGAD et la Ligue arabe, ce qui permettrait au Quad de passer le relais tout en sauvant la face. Deuxième option, l’impasse se prolonge et accentue la fragmentation du territoire, ouvrant la voie à des administrations parallèles et à la balkanisation de fait du Soudan.

Calendrier à surveiller

Les médiateurs misent sur une signature avant la fin de l’année pour éviter que la saison sèche n’intensifie les opérations terrestres. Si un texte n’est pas paraphé d’ici février, plusieurs sources diplomatiques redoutent une campagne majeure de l’armée pour reprendre Khartoum, avec un risque élevé d’urbanisation du front et d’augmentation exponentielle des victimes civiles.

Acteurs clés autour de la table

Outre les généraux Burhan et Dagalo, l’Égypte, partenaire historique de l’armée, et l’Arabie saoudite, bailleur indispensable pour Khartoum, jouent un rôle pivot. Les Émirats, investisseurs massifs au Darfour, cherchent à préserver leur influence sans s’aliéner Washington. Enfin, l’Union africaine, marginalisée depuis le putsch de 2021, tente de regagner une place dans le format de négociation.

Enjeux pour la diplomatie africaine

La crise interroge la capacité du continent à gérer ses propres conflits. L’UA prône le « Silence des armes », mais elle reste dépendante des financements extérieurs pour déployer des missions de paix. Pour nombre d’observateurs, la relève africaine du dossier soudanais pourrait passer par une coordination renforcée entre l’UA, l’IGAD et le NEPAD, à condition que les bailleurs acceptent de déléguer leur rôle.

Leçons pour Brazzaville et les capitales africaines

Alors que le Congo-Brazzaville promeut depuis des années une diplomatie de médiation, la crise soudanaise rappelle l’importance d’éviter la multiplication des canaux et de garantir la neutralité perçue du médiateur. Les initiatives de paix portées par le président Denis Sassou Nguesso dans la région des Grands Lacs montrent que la cohérence et l’écoute des parties restent la meilleure voie vers une sortie durable des crises.

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Jean-Baptiste Ngoma est éditorialiste économique. Diplômé en économie appliquée, il suit les grandes tendances du commerce intra-africain, les réformes structurelles, les dynamiques des zones de libre-échange et les flux d’investissements stratégiques. Il décrypte les enjeux macroéconomiques dans une perspective diplomatique et continentale.