Données médicales: la Cofek attaque l’accord santé USA

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Ce qu’il faut retenir

Le bras de fer entre la Fédération des consommateurs du Kenya (Cofek) et le gouvernement a pris tournure judiciaire devant la Haute Cour de Nairobi. L’organisation conteste l’accord sanitaire signé avec Washington, qui mobilise 1,5 milliard USD sur cinq ans pour le VIH, le paludisme et la tuberculose, en échange du partage de données de santé.

Contexte politique et judiciaire

Déposée le 9 décembre, la plainte vise le ministre de la Santé, l’Agence du numérique sanitaire, le Premier ministre et le commissaire à la protection des données. Cofek leur reproche d’avoir conclu le texte en catimini, sans participation du public ni débat parlementaire, violation présumée de la Constitution et du Data Protection Act kényan (Daily Nation, 11 décembre 2023).

Les griefs de la Cofek

Pour le secrétaire général Stephen Mutoro, la clause prévoyant sept ans de transfert d’informations anonymisées reste trop vague. « Une fois ces données à l’étranger, aucune autorité locale ne pourra contrôler leur usage », insiste son avocat Tali Israel Tali, alertant sur un possible profilage commercial ou thérapeutique qui échapperait aux juridictions kényanes (Business Daily Africa, 10 décembre 2023).

La réponse de l’exécutif kényan

Face à la controverse, le ministre Aden Duale a rendu public le document le 9 décembre et multiplié les prises de parole télévisées. Il assure que seules des statistiques agrégées seront transmises, excluant toute identification individuelle. Il argue qu’« aucun patient ne sera trahi » et que la coopération accélérera l’accès aux antirétroviraux et insecticides imprégnés (Citizen TV, 10 décembre 2023).

Un partenariat stratégique Nairobi-Washington

L’accord s’adosse à la stratégie PEPFAR 2023-2027 et pourrait servir de modèle régional. Les États-Unis y voient un moyen de consolider leur présence sanitaire en Afrique de l’Est, alors que Pékin investit massivement dans l’hospitalier et la télémédecine. Pour Nairobi, c’est aussi l’occasion de devenir plateforme logistique et d’essais cliniques pour l’Afrique orientale.

Transparence et gouvernance des données

Depuis 2019, le Kenya s’est doté d’un régime de protection comparable au RGPD européen. Or l’accord bilatéral ne mentionne pas clairement les mécanismes de conservation, de suppression ou de recours pour les patients. La Haute Cour devra dire si la souveraineté numérique peut être cédée par simple memorandum ou si un instrument législatif formel est indispensable.

Enjeux financiers et conditionnalités

Les 300 millions USD annuels promis incluent vaccins, laboratoires mobiles et renforcement de la riposte épidémique. Les versements resteront cependant indexés à des objectifs de performance, selon la feuille de route américaine. Nairobi redoute que des retards budgétaires surviennent si la justice suspend l’accord, alors que le Trésor, confronté à une dette élevée, compte sur ces fonds pour stabiliser son budget santé.

Le précédent continental

Au Nigeria, une controverse semblable avait débouché en 2022 sur la signature d’un Data MoU spécifique avec CDC-Atlanta. L’affaire kényane pourrait donc faire jurisprudence et inciter les États africains à inclure explicitement le droit au rapatriement des données dans leurs engagements sanitaires, soulignant la montée de la cybersouveraineté sur l’agenda diplomatique africain.

Scénarios à l’horizon

Trois issues principales se dessinent. La Haute Cour peut annuler l’accord, obligeant les parties à renégocier sous supervision parlementaire. Elle peut le valider mais exiger des garanties supplémentaires, telle une localisation obligatoire des serveurs. Ou bien elle peut débouter la Cofek, consolidant la position gouvernementale et ouvrant la voie à une entrée en vigueur dès le premier trimestre 2024.

Une diplomatie sanitaire sous test

Quelle que soit la décision, l’affaire illustre l’équilibre délicat entre financements externes et souveraineté. Pour Nairobi, démontrer qu’elle peut protéger ses citoyens tout en attirant des ressources reste crucial, surtout après la pandémie de Covid-19 qui a souligné les disparités d’accès aux traitements. L’issue du litige sera scrutée bien au-delà du Kenya.

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Abdoulaye Diop est analyste en énergie et développement durable. Diplômé en sciences de l'environnement et sciences économiques, il couvre les enjeux des hydrocarbures, les partenariats pour la transition énergétique et les grandes infrastructures panafricaines. Il suit également les impacts géopolitiques des ressources naturelles sur la diplomatie africaine.