Un mutualisme fondé sur des données solides
Le commerce raconte toujours l’histoire. En 2023, l’Europe a absorbé trente-six pour cent des exportations africaines, un niveau quasiment inchangé depuis 2010 et supérieur aux trente-deux pour cent de l’Asie (Afreximbank, juin 2025). À l’inverse, les prêts souverains chinois à l’Afrique sont passés de 28,5 milliards USD en 2016 à un peu moins de 1 milliard en 2022, la prise de risque s’étant réduite (World Economic Forum, 25 juin 2024). L’Europe reste donc le marché le plus rémunérateur pour l’Afrique, précisément au moment où les deux partenaires affrontent un ordre mondial fragmenté.
Chaînes d’approvisionnement, hydrogène et nouvelle géo-économie de la décarbonation
La loi européenne sur les matières premières critiques, entrée en vigueur en 2024, a labellisé treize projets stratégiques d’extraction ou de transformation en juin—nombre d’entre eux se trouvent, ou dépendent, de juridictions africaines (Commission européenne, 3 juin 2025). Le crédit de 500 millions € de la Banque européenne d’investissement, en cours de finalisation avec Windhoek, pour l’épine dorsale de l’hydrogène vert namibien, consacre un basculement : les électrons et molécules d’Afrique alimenteront le plan industriel vert de l’Europe. Parallèlement, la facilité de 320 millions USD de l’Africa Finance Corporation avec l’Italie pour développer le corridor de Lobito soutenu par les États-Unis promet une artère cuivre-cobalt hors de l’orbite chinoise. Sur le front de la sécurité énergétique, l’Agence internationale de l’énergie prévoit que les importations européennes de GNL atteindront un record cette année, les cargaisons africaines du Mozambique et du Sénégal remplaçant le gazoduc russe.
Sécurité, migrations et limites de la sous-traitance
Le flanc le plus fragile du partenariat se situe au sud de la Méditerranée. Ce mois-ci, le Conseil a prolongé jusqu’en 2026 sa Cellule régionale de conseil et de coordination au sein d’EUCAP Sahel Mali, reconnaissant que les déploiements de sécurité privés russes n’ont pas stabilisé les juntes post-putsch. Le sommet Russie-Afrique de 2023 avait multiplié les effets d’annonce mais, après le retrait du Kremlin de l’accord céréalier de la mer Noire, livré peu de blé. Le mémorandum migratoire controversé conclu en 2023 entre l’Europe et la Tunisie est renégocié afin de privilégier des dispositifs de mobilité régulière plutôt qu’un financement contre-contenu, tenant compte de la population africaine projetée à 2,2 milliards d’habitants d’ici 2054et de l’avertissement d’Eurostat sur le déclin de la main-d’œuvre européenne.
De la démographie à la diplomatie : un avenir convergent
Global Gateway, le plan européen de connectivité à 300 milliards €, recense 138 projets phares en Afrique entre 2023 et 2025, des câbles sous-marins aux pôles vaccinaux. Le sommet Prosper Africa de Washington, en juin, a généré pour 2,5 milliards USD d’accords commerciaux, mais les diplomates américains reconnaissent que le « sécurité d’abord » reste la priorité des gouvernements d’Afrique de l’Ouest (Département d’État américain, 25 juin 2025 ; Atlantic Council, 21 juillet 2025). Dans cet environnement de realpolitik, le lien Afrique-Europe est plus qu’un héritage de géographie et d’histoire ; il constitue une assurance face à un système international de plus en plus transactionnel.
Il y a dix ans, les analystes parlaient d’un triangle émergent—l’Afrique prise entre le chéquier de Pékin, le soft power de Washington et l’opportunisme de Moscou. En 2025, cette géométrie ressemble davantage à un corridor s’étendant du port de Lobito, en passant par les jetées de GNL de Dakar, jusqu’aux terminaux d’hydrogène de Rotterdam. L’Europe a besoin des ressources, de la démographie et du poids diplomatique de l’Afrique pour assurer sa transition verte et son autonomie stratégique. L’Afrique, de son côté, requiert le capital patient, la prévisibilité réglementaire et le levier multilatéral européens pour sortir du piège extractif. La question n’est plus de savoir si les deux régions ont davantage besoin l’une de l’autre que de la Chine, des États-Unis ou de la Russie ; elle est de savoir si elles pourront institutionnaliser cette interdépendance avant qu’un prochain choc ne tranche pour elles.

