Enlèvement à Kampala: deux militants kényans secouent l’EAC

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Ce qu’il faut retenir

L’enlèvement le 1er octobre 2025 à Kampala des défenseurs kényans Bob Njagi et Nicholas Oyoo a provoqué une onde de choc régionale. Les deux militants, venus soutenir la campagne de l’opposant ougandais Bobi Wine, ont été emmenés par des hommes armés à une station-service de Kireka, selon des témoins cités par Amnesty International.

Contexte régional des libertés civiques

Depuis plusieurs années, les États d’Afrique de l’Est oscillent entre ouverture économique et durcissement sécuritaire. Les législations contre la cybercriminalité et l’extrémisme offrent aux gouvernements des outils pour encadrer, voire restreindre, l’action de la société civile, ce qui accroît la vulnérabilité des militants transfrontaliers.

Dans ce paysage, Nairobi s’est imposée comme un hub de l’activisme numérique, tandis que Kampala et Dar es-Salam sont régulièrement pointées du doigt pour leurs méthodes musclées. Les ONG parlent désormais d’une véritable « répression sans frontières » visant à décourager toute solidarité politique régionale.

Chronologie d’un enlèvement à Kireka

D’après les témoins interrogés, il est environ 15 heures lorsque deux véhicules sans plaques se garent près de la pompe à essence. Des hommes en civil, mais lourdement armés, ordonnent aux passants de s’écarter avant de conduire les militants vers la banlieue est de la capitale. L’opération n’a duré que quelques minutes.

« Un enlèvement de style mafieux », dénonce immédiatement Bobi Wine sur le réseau X, attribuant l’action à des « forces tacitement mandatées » par l’État. Kampala n’a pas réagi publiquement, mais l’opposant affirme disposer de vidéos de surveillance qu’il promet de diffuser pour étayer ses accusations.

Des précédents qui alimentent la peur

Ces disparitions rappellent le rapt en mai 2025 de l’Ougandaise Agathe Athuaire et du Kényan Boniface Mwangi à Dar es-Salam. Ils avaient été relâchés plusieurs jours plus tard, chacun à la frontière de son pays d’origine, sans explication officielle, renforçant un climat d’impunité.

En novembre 2024, l’ancien candidat à la présidentielle ougandaise Kizza Besigye, en visite au Kenya, avait lui aussi été brièvement porté disparu avant d’être présenté devant une cour militaire chez lui. Chaque affaire semble confirmer l’existence d’un couloir informel d’extraditions extrajudiciaires entre les services de sécurité régionaux.

Des réactions diplomatiques mesurées

Au ministère kényan des Affaires étrangères, le secrétaire principal Korir Sing’oei assure « ne disposer d’aucune information » sur le sort des deux militants. Les familles, elles, ont saisi la Haute Cour de Nairobi pour contraindre l’exécutif à agir, tout en maintenant un dialogue discret avec Kampala pour éviter l’escalade.

La Communauté d’Afrique de l’Est, qui plaide officiellement pour la libre circulation des personnes, n’a pour l’heure publié qu’une déclaration prudente appelant « au respect des droits de chaque citoyen de la région ». Cette réserve s’explique en partie par la volonté de préserver un agenda d’intégration économique déjà fragile.

Les ONG dénoncent une répression transnationale

Dans une lettre ouverte à l’ambassade d’Ouganda à Nairobi, Amnesty International, Vocal Africa et la Société kényane du droit évoquent « un système d’enlèvements en Afrique de l’Est » orchestré pour faire taire les dissidences et influencer les scrutins. Les organisations demandent la libération immédiate des militants et l’ouverture d’une enquête indépendante.

Elles rappellent que les Constitutions kényane et ougandaise garantissent la liberté d’association et de circulation, des droits également protégés par la Charte africaine des droits de l’homme. Le non-respect de ces textes expose, selon elles, la sous-région à des sanctions internationales et à une perte de crédibilité auprès des investisseurs.

Quel avenir pour la solidarité panafricaine

L’affaire Njagi-Oyoo met en lumière la tension entre la promesse d’une Afrique intégrée et des pratiques sécuritaires héritées de l’ère post-coloniale. Les militants transfrontaliers jouent un rôle croissant dans la diffusion des idées démocratiques, mais paient le prix fort lorsque les campagnes électorales s’intensifient.

Pour de nombreux analystes, seule la création d’un mécanisme régional de protection des défenseurs des droits humains, assorti d’un droit de visite indépendant, permettrait de dissuader de futures disparitions. En attendant, la société civile continue de documenter chaque cas, espérant que la lumière publique reste le meilleur rempart contre l’ombre des enlèvements.

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Abdoulaye Diop est analyste en énergie et développement durable. Diplômé en sciences de l'environnement et sciences économiques, il couvre les enjeux des hydrocarbures, les partenariats pour la transition énergétique et les grandes infrastructures panafricaines. Il suit également les impacts géopolitiques des ressources naturelles sur la diplomatie africaine.