Ce qu’il faut retenir
En quittant pour la seconde fois l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’Érythrée estime que l’organisation s’est muée en instrument hostile à ses intérêts. Ce geste, sur fond de querelle ouverte avec l’Éthiopie autour de l’accès à la mer Rouge, ébranle la fragile mécanique de sécurité collective dans la Corne de l’Afrique.
Retrait érythréen : les griefs d’Asmara
Dans un communiqué diffusé vendredi, le ministère érythréen des Affaires étrangères affirme que l’Igad « a renoncé à son mandat légal et n’offre plus aucun bénéfice stratégique ». Asmara reproche au bloc de ne pas s’être distancié des positions éthiopiennes et de n’avoir apporté aucune valeur ajoutée à la stabilité régionale.
Le secrétariat exécutif de l’Igad rétorque que depuis sa réadhésion en 2023, l’Érythrée n’a « ni soumis de propositions concrètes ni pris part aux réunions et programmes ». L’organisation, dont le siège est à Djibouti, regrette la décision unilatérale mais souligne sa disponibilité à poursuivre le dialogue.
Un bloc régional sous pression
Créée en 1996 pour répondre aux urgences climatiques et sécuritaires, l’Igad regroupe huit États — dont le Kenya, l’Ouganda et le Soudan du Sud — qui peinent à harmoniser leurs priorités. Les crises soudanaise, somalienne et éthiopienne ont progressivement relégué l’intégration économique au second plan.
Plusieurs analystes estiment que la structure souffre d’un déficit de leadership et de ressources, ce que confirme l’accumulation de mandats non exécutés. La présence à sa tête de l’ancien chef de la diplomatie éthiopienne Workneh Gebeyehu nourrit, côté érythréen, le sentiment d’un déséquilibre institutionnel permanent.
Escalade verbale entre voisins
Depuis 2023, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed réclame un accès souverain à la mer Rouge, laissant entendre qu’Addis-Abeba pourrait revoir sa reconnaissance de l’indépendance érythréenne de 1993. Cette rhétorique, qualifiée de « provocation » par Asmara, fait craindre une remise en cause de l’accord de paix de 2018.
Les deux capitales se livrent à une guerre de communiqués musclés. Pour Asmara, la posture d’Addis-Abeba est soutenue tacitement par certains partenaires occidentaux. De son côté, l’Éthiopie assure ne pas vouloir recourir à la force, tout en plaidant pour une « solution créative » à son enclavement.
Contexte historique
Le souvenir de la guerre frontalière de 1998-2000, qui fit plus de 100 000 morts, demeure vivace. L’accord d’Alger, garant de la frontière arbitrée, n’a jamais été pleinement mis en œuvre, alimentant un contentieux latent. La réconciliation de 2018, saluée par le prix Nobel attribué à Abiy Ahmed, reposait sur un fragile équilibre de perceptions.
En 2007, l’Érythrée avait déjà quitté l’Igad pour protester contre le déploiement éthiopien en Somalie. Elle ne l’avait réintégrée qu’en juin 2023, symbolisant alors une volonté d’apaisement. Le nouveau retrait montre à quel point les lignes de fracture demeurent intactes malgré les évolutions diplomatiques récentes.
Acteurs
Outre les deux voisins, Djibouti suit de près l’évolution de la crise. Le port de Doraleh représente l’une des rares soupapes commerciales de l’Éthiopie, qui y traite plus de 90 % de ses importations. Nairobi et Kampala, soucieux de préserver leurs corridors logistiques vers la mer Rouge, militent pour une médiation rapide.
L’Union africaine, présidée par le Tchadien Moussa Faki Mahamat, encourage une « solution africaine » et rappelle la sacralité des frontières héritées de la décolonisation. Les Nations unies, inquiètes pour la sécurisation des routes maritimes au large des côtes érythréennes, appellent à la retenue et au dialogue structuré.
Scénarios
Premier scénario, un rapprochement bilatéral sous l’égide de médiateurs kenyans permettrait de suspendre la surenchère verbale et de définir un mécanisme de consultation sur l’usage des ports érythréens par l’Éthiopie. Un tel accord préserverait la cohésion minimale de l’Igad tout en évitant un vide sécuritaire.
Deuxième hypothèse, la rupture s’enlise et l’Érythrée se tourne vers d’autres plates-formes, telles la Ligue arabe ou le BRICS+, pour soutenir sa vision d’un statu quo frontalier intangible. L’Igad, fragilisée, perdrait encore en pertinence au profit d’arrangements ad hoc pilotés par des puissances extérieures.
Un troisième scénario, moins souhaitable, verrait la tension se muer en confrontation limitée, notamment autour des points d’accès routiers à Assab ou Massawa. Dans un tel cas, l’Union africaine pourrait être sollicitée pour déployer une mission de prévention, tandis que les corridors énergétiques et humanitaires de la région se retrouveraient menacés.

