État d’urgence CEDEAO : vers un tournant sécuritaire décisif

Aminata Diop
5 mn de lecture

Ce qu’il faut retenir

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) se dit « en état d’urgence » après la tentative de putsch au Bénin et le soulèvement en Guinée-Bissau. Aucun dispositif formel n’a pourtant été déclenché. Les chefs d’État se réunissent dimanche à Abuja pour décider si la formule restera symbolique ou deviendra un outil de sécurité collective.

La série de putschs interroge la gouvernance ouest-africaine

Depuis 2020, Mali, Guinée, Burkina Faso et Niger ont basculé sous contrôle militaire. La tentative béninoise du 7 décembre et les tirs à Bissau fin novembre illustrent l’effet domino redouté par la région. Les chancelleries soulignent que la CEDEAO, conçue pour l’intégration économique, se retrouve à gérer une crise de gouvernance accélérée par la poussée jihadiste du Liptako-Gourma.

L’état d’urgence communautaire : concept ou outil émergent?

« Il est justifié de déclarer que notre communauté est en état d’urgence », a lancé Omar Touray devant le Conseil de médiation et de sécurité (RFI, 9 décembre). Or, les textes ne prévoient aucun statut de ce type. Le protocole de 2001 sur la démocratie prévoit sanctions et suspensions, mais pas de régime d’exception transnational. L’expression ouvre donc un vide autant qu’un champ des possibles.

Contexte juridique et mémoires institutionnelles

Jean-François Akandji-Kombé, professeur à la Sorbonne, rappelle qu’un projet de « sécurité collective » trotte dans les couloirs de la CEDEAO depuis les années 1990. À l’époque, ECOMOG avait déjà improvisé des interventions au Liberia et en Sierra Leone. La notion d’état d’urgence régional pourrait servir de base légale à une future force de police communautaire capable d’action rapide.

Vers un renforcement de l’architecture sécuritaire régionale

Le président de la Commission évoque « l’urgence d’investir dans la sécurité de notre communauté ». Abuja dispose déjà d’un Cadre d’alerte précoce, mais son volet opérationnel reste limité par les budgets nationaux. Les États membres débattent d’un prélèvement communautaire spécifique pour financer une force de 5 000 hommes, sur le modèle de la Force africaine en attente.

La responsabilité des États membres

Faute de mécanisme supranational, Touray semble aussi inciter chaque capitale à activer ses clauses constitutionnelles d’exception. Le Bénin, qui n’a jamais connu de coup d’État depuis 1990, dispose d’un Conseil national de défense apte à décréter l’état de siège. Au Niger ou au Mali, ces dispositions n’ont pas empêché les putschs, révélant la fragilité des garde-fous internes.

Calendrier : un sommet sous haute tension à Abuja

Le 14 décembre, les chefs d’État examineront la feuille de route remise par la Commission. Plusieurs options circulent: création d’un fonds de sécurité, adoption d’un protocole additionnel définissant l’état d’urgence communautaire, ou simple rappel des sanctions existantes. Les chancelleries, conscientes de la fatigue populaire face aux embargos, hésitent à aggraver la pression économique.

Acteurs et équilibres politiques

Le Nigeria, poids lourd démographique et militaire, soutient un durcissement afin d’éviter l’extension de l’instabilité vers son nord déjà en proie à Boko Haram. Le Ghana plaide pour une approche diplomatique graduée. Le Sénégal défend l’idée d’un filet de sécurité financier pour les armées républicaines. Cette géométrie variable conditionnera la portée des décisions d’Abuja.

Scénarios à court terme

Un premier scénario verrait l’adoption d’un protocole d’état d’urgence limité aux crises constitutionnelles, avec déclenchement par consensus des chefs d’État. Un second miserait sur un mécanisme de riposte sécuritaire contre les groupes jihadistes, mobilisable par la Commission après consultation restreinte. Le statu quo, évoqué en coulisses, exposerait la CEDEAO à des critiques de paralysie.

Enjeux diplomatiques pour l’Afrique centrale

Le débat intéresse au premier chef les voisins du Golfe de Guinée. Libreville, Yaoundé et Brazzaville observent la trajectoire ouest-africaine, conscients que tout précédent juridique pourrait irriguer la Communauté économique des États de l’Afrique centrale. Un diplomate congolais souligne que « la solidité des clauses de défense mutuelle nourrit la stabilité de chaque sous-région ».

Au-delà du symbole

La déclaration d’Omar Touray marque un tournant rhétorique. Si le sommet d’Abuja transforme l’« état d’urgence » en norme, la CEDEAO se dotera d’un outil inédit de gouvernance sécuritaire. Si la formule reste un signal d’alarme, elle rappellera la distance entre ambitions politiques et instruments disponibles. Dans les deux cas, la pression pour des réponses régionales crédibles ne fera que grandir.

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