Football : le Maroc muscle son soft power continental

Jean-Baptiste Ngoma
7 mn de lecture

Le tournant de Qatar 2022

En décembre 2022, la sélection marocaine devenait la première équipe africaine à atteindre le dernier carré d’une Coupe du monde (FIFA 2022). Au-delà de la performance sportive, l’exploit a catapulté le Royaume au rang d’ambassadeur panafricain, nourrissant un récit d’excellence et d’endurance que Rabat cultive désormais dans toutes ses prises de parole internationales.

Le gouvernement a saisi cette fenêtre médiatique pour inscrire le football dans la stratégie « Maroc 2030 ». Le discours royal du 14 janvier 2023 soulignait que « le sport est un pont entre les peuples et un vecteur de rayonnement », légitimant l’investissement public dans les infrastructures et la formation.

CAN 2025 : laboratoire continental

Confier l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations 2025 à Rabat est apparu comme une évidence après le retrait de la Guinée (CAF, septembre 2022). La Fédération marocaine a fait valoir dix stades modernisés, un réseau autoroutier achevé et la mise aux normes des aéroports secondaires, gages d’une logistique fluide pour les vingt-quatre sélections attendues.

Les retombées économiques anticipées avoisinent 400 millions de dollars, selon le ministère de l’Économie. Les autorités misent sur un accroissement de 20 % des arrivées touristiques pendant la compétition, renforçant une industrie déjà florissante. L’événement servira aussi de répétition générale pour le Mondial 2030.

Coupe du monde 2030 : co-construction triangulaire

La FIFA a officiellement validé, en octobre 2023, le ticket Maroc–Espagne–Portugal pour l’organisation conjointe de la Coupe du monde 2030. Pour Rabat, il s’agit d’intégrer la Méditerranée atlantique comme nouvel espace de coopération, mixant financements européens et savoir-faire africain.

Cette formule tripartite permet au Royaume de bénéficier des standards d’excellence de ses partenaires ibériques tout en exportant une image de modernité. Les projections du Comité d’organisation évoquent 60 000 emplois temporaires et un investissement public-privé de 5 milliards de dollars, principalement orientés vers la mobilité urbaine durable.

Formation : l’Académie Mohammed VI en vitrine

Inaugurée en 2009 à Salé, l’Académie Mohammed VI a déjà façonné plus de trente internationaux, dont les frères Ounahi et le jeune prodige Ez Abde. Elle sert de modèle à une quinzaine de fédérations africaines ayant signé des protocoles d’échanges techniques (FRMF, 2023).

Les stages estivaux accueillent chaque année quelque 120 espoirs venus du Sahel, d’Afrique centrale et de l’Est, consolidant une diplomatie des terrains qui prolonge l’offre de bourses universitaires marocaines.

Foot féminin : accélérateur d’inclusion

Finaliste de la CAN féminine 2022 et première sélection arabe qualifiée pour un Mondial féminin en 2023, le onze féminin offre un levier d’émancipation que la Fédération met en avant. Douze clubs de la D1 bénéficient désormais de contrats semi-professionnels subventionnés.

Dans les zones rurales, 120 terrains synthétiques ont été livrés depuis 2019. L’initiative est accompagnée d’ateliers sur la santé reproductive et l’entrepreneuriat, financés par l’Agence de développement social, renforçant ainsi le capital sympathie du Maroc sur le continent.

Effets d’entraînement pour l’Afrique subsaharienne

En ouvrant ses camps d’entraînement à des équipes comme la RDC U20 ou les Éperviers du Togo, le Maroc consolide son rôle de hub technique. Ces accueils gratuits, incluant hébergement et équipements, illustrent une solidarité constructive saluée par la CAF.

Plusieurs fédérations d’Afrique centrale négocient actuellement des partenariats pour la maintenance de pelouses hybrides, domaine dans lequel Rabat a noué un accord avec un consortium sud-africain, démontrant la capacité marocaine à orchestrer des coalitions Sud-Sud.

Diplomatie économique derrière le ballon rond

Bank of Africa, OCP et Royal Air Maroc figurent parmi les sponsors officiels des prochaines échéances. Leur objectif est clair : transformer l’exposition footballistique en relais d’expansion continentale, qu’il s’agisse de micro-financement, d’agro-chimie ou de liaisons aériennes régionales.

Cette convergence public-privé valide l’idée d’un soft power à double rendement : un prestige accru et des chaînes de valeur africaines plus intégrées, au moment où la ZLECAf entre en phase opérationnelle.

Sécurité et gouvernance d’événementiel

Depuis la Coupe du monde des clubs 2013, les forces de sécurité marocaines se spécialisent dans la gestion intégrée des foules. Le partenariat avec Interpol et le Comité olympique africain a permis la mise au point d’algorithmes de détection d’incidents, testés en temps réel lors du CHAN 2023.

Cette ingénierie sécuritaire, doublée d’un savoir-faire sanitaire hérité de la pandémie, constitue un atout pour attirer d’autres forums internationaux, à l’image des assemblées annuelles de la BAD accueillies à Marrakech en mai 2023.

Défis de durabilité

Le succès médiatique ne dissimule pas la question environnementale. Face à la raréfaction de l’eau, la Fédération étudie un système de pelouses à faible irrigation, développé avec l’université Hassan II. La candidature à la norme ISO 20121 devrait encadrer la gestion durable des grands tournois.

Les ONG locales demandent par ailleurs une inclusion plus forte des petites entreprises du recyclage dans le cahier des charges du Mondial 2030, un enjeu que le ministère de l’Environnement promet d’intégrer avant fin 2024.

Perspectives régionales

D’ici 2030, Rabat ambitionne de faire du football un pivot de soft power équivalent à ce que l’industrie musicale a été pour Lagos ou le cinéma pour Dakar. La confiance accumulée pourrait ouvrir la voie à la candidature marocaine pour accueillir le Sommet de la Francophonie 2032.

À terme, le Royaume mise sur un cercle vertueux : visibilité internationale, investissements ciblés et rayonnement culturel, dessinant un leadership africain fondé sur la compétence et l’hospitalité, sans jamais se départir de l’esprit sportif.

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Jean-Baptiste Ngoma est éditorialiste économique. Diplômé en économie appliquée, il suit les grandes tendances du commerce intra-africain, les réformes structurelles, les dynamiques des zones de libre-échange et les flux d’investissements stratégiques. Il décrypte les enjeux macroéconomiques dans une perspective diplomatique et continentale.