Guinée-Bissau : élection avortée, transition sous tension

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Ce qu’il faut retenir

Le 26 novembre, un groupe de militaires bissau-guinéens a suspendu le dépouillement des législatives partielles et dissous les institutions. Ils promettent une transition d’un an, sans reprendre le scrutin interrompu. La Cedeao, attendue à Abuja le 14 décembre, doit décider d’éventuelles sanctions pour rétablir le calendrier constitutionnel.

L’annonce du nouveau procureur Amadu Tidjane Baldé selon laquelle « aucune condition technique ou matérielle » ne permet de boucler le vote confirme la mise entre parenthèses du processus. Le président déchu Umaro Sissoco Embaló dénonce un coup d’État tandis que la population, habituée aux retournements, oscille entre résignation et attentes.

Contexte

Depuis son indépendance en 1974, la Guinée-Bissau a connu une douzaine de coups ou tentatives, reflet d’un jeu d’équilibre fragile entre armée, partis civils et réseaux économiques liés au trafic de cocaïne. La Constitution de 1984, maintes fois amendée, peine à arbitrer les rivalités institutionnelles.

Les législatives de juin 2023 avaient donné une majorité relative au Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, opposé au président Embaló. Les partis se préparaient à des complémentaires dans quatre circonscriptions lorsque les tirs nocturnes du 26 novembre ont scellé la rupture.

Calendrier

Le Comité national pour la restauration de l’ordre constitutionnel, mis en place par les putschistes, annonce le 27 novembre un « chronogramme » d’un an, comprenant réforme de la loi électorale, recensement biométrique et référendum constitutionnel. Aucune date précise n’a filtré, signe d’une feuille de route encore en élaboration.

Le sommet extraordinaire de la Cedeao, programmé à Abuja le 14 décembre, examinera la situation bissau-guinéenne aux côtés des crises nigérienne et malienne. Depuis la charte de 2001 sur la bonne gouvernance, l’organisation dispose d’un arsenal de sanctions graduées, allant de l’embargo financier à l’intervention militaire.

Acteurs

Le colonel Victor Tchongo, encore méconnu du grand public, apparaît comme le visage de la junte. Les analystes soulignent son ancrage dans le bataillon d’intervention rapide, unité formée par des instructeurs angolais et réputée loyale à l’ancien chef d’état-major Antonio Injai, figure influente dans l’armée.

Face à lui, Umaro Sissoco Embaló mobilise ses réseaux diplomatiques. L’ancien chef de l’État entretient des liens étroits avec le président sénégalais Macky Sall et a consolidé un partenariat sécuritaire avec le Rwanda depuis 2022. À Bissau, ses partisans appellent à la « résistance pacifique » mais évitent l’affrontement direct.

Au-delà des institutions, la société civile, emmenée par le Forum des organisations de défense des droits, planche sur une charte de bonnes pratiques politiques. Leur proposition inclut une participation obligatoire des femmes à hauteur de 35 % dans les futures assemblées.

Scénarios

Premier scénario, la Cedeao impose un retour rapide aux urnes en obtenant un engagement contraignant de la junte. Dans ce cas, une force de stabilisation pourrait être déployée pour sécuriser la logistique électorale, à l’image de la mission Ecomib présente entre 2012 et 2020.

Deuxième option, les militaires conservent la main le temps d’une réforme institutionnelle ambitieuse, dans la lignée des transitions burkinabè et malienne. Une telle trajectoire implique une prolongation tacite du calendrier et un risque de sanctions économiques, mais elle pourrait bénéficier du soutien populaire si les réformes répondent aux attentes sociales.

Un troisième scénario, moins évoqué publiquement, verrait le statu quo se prolonger et l’économie informelle poursuivre son essor sous la supervision de réseaux militaires. Les partenaires occidentaux redoutent alors une amplification des flux de drogue vers l’Europe, tandis que la jeunesse bissau-guinéenne continuerait de migrer faute de perspectives.

Quelle que soit l’issue, les douze prochains mois seront décisifs pour la crédibilité de la Cedeao et pour la place de la Guinée-Bissau dans la mosaïque sécuritaire d’Afrique de l’Ouest. Une transition réussie offrirait un laboratoire de réforme, un échec raviverait le spectre d’un arc d’instabilité de Conakry jusqu’au Sahel.

Financement international

Selon la Banque mondiale, la Guinée-Bissau, déjà classée parmi les cinq pays les plus pauvres du monde, dépend à 80 % de l’aide extérieure pour son budget. Les putschistes ont assuré qu’ils respecteraient les programmes en cours, notamment le financement des infrastructures routières par la Banque ouest-africaine de développement.

Plusieurs diplomates européens confient redouter un effet domino si la transition venait à durer. « Après le Niger, l’acceptation tacite d’une nouvelle junte enverrait un message d’impunité », signale un conseiller de l’Union européenne à Dakar (entretien, 9 décembre 2023). La Commission européenne conditionne déjà ses décaissements au respect d’un calendrier électoral crédible.

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Abdoulaye Diop est analyste en énergie et développement durable. Diplômé en sciences de l'environnement et sciences économiques, il couvre les enjeux des hydrocarbures, les partenariats pour la transition énergétique et les grandes infrastructures panafricaines. Il suit également les impacts géopolitiques des ressources naturelles sur la diplomatie africaine.