Ce qu’il faut retenir
Depuis le Sahel jusqu’aux rives du golfe de Guinée, l’Iran avance ses pions avec patience, misant autant sur la diplomatie religieuse que sur la coopération énergétique. Les Gardiens de la révolution demeurent l’épine dorsale d’une stratégie destinée à contourner l’isolement international de Téhéran et à capter de nouveaux alliés africains.
Une quinzaine d’ambassades, plusieurs centres culturels et un faisceau d’accords de défense illustrent cette projection. Le tout s’inscrit dans la quête d’un ordre multipolaire que l’Iran défend aux Nations unies, souvent avec l’appui tacite de pays africains soucieux de préserver leur marge de manœuvre.
Contexte historique et idéologique
La première vague d’activisme iranien remonte aux années 1980, lorsque la République islamique chercha des débouchés politiques hors du Moyen-Orient. Les guerres civiles d’Angola et du Soudan offrirent alors à Téhéran un terrain d’expérimentation logistique, avec l’envoi discret de conseillers et de matériel médical.
Depuis, la ligne reste claire : promouvoir un « sud global » solidaire face aux sanctions occidentales. Les think tanks proches du Guide suprême brandissent régulièrement l’exemple de l’Organisation de l’unité africaine ayant condamné l’apartheid, pour convaincre de la pertinence d’une coalition anti-unilatéralisme.
Réseaux idéologiques et culturels
Les fondations Al-Mostafa et Imam Khomeiny pilotent une diplomatie religieuse plaçant l’éducation coranique au cœur du dispositif. Bourses pour étudiants, traductions en swahili et en lingala du Nahj al-Balaghah, concours de récitation : autant d’outils de soft power façonnant une élite sympathisante, notamment au Kenya, en Tanzanie et au Nigeria.
À Brazzaville, le centre culturel iranien mise sur la francophonie, organisant depuis 2018 un prix littéraire islamique. Les autorités congolaises, attachées au dialogue interreligieux, y voient une contribution à la diversité intellectuelle plutôt qu’une ingérence, renforçant ainsi un partenariat sans heurts.
Partenariats militaires et sécuritaires
En coulisses, les Gardiens de la révolution négocient des formations antiterroristes avec plusieurs États sahéliens confrontés à la menace jihadiste. Des instructeurs iraniens auraient récemment conseillé la Garde présidentielle malienne, selon des sources diplomatiques concordantes.
Le corridor maritime stratégique qui longe le golfe de Guinée intéresse aussi Téhéran. Des patrouilleurs iraniens ont effectué en 2023 une escale amicale à Luanda, rappelant la volonté de sécuriser les flux pétroliers face à la piraterie. Luanda salue une coopération « technique » sans alignement politique explicite.
Diplomatie économique et énergétique
Sous sanctions américaines, l’Iran exporte son savoir-faire pétrochimique vers l’Afrique. Des contrats de modernisation de raffineries au Soudan et au Sénégal sont étudiés, tandis que la National Iranian Oil Company propose des swaps de brut avec la Côte d’Ivoire pour contourner les frais logistiques.
Dans le domaine minier, l’Organisation iranienne du développement industriel discute avec le Niger d’une assistance sur l’uranium, démarche suivie de près par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Les chancelleries occidentales redoutent une extension du modèle de coopération russo-malien, mais Niamey se veut maître de son agenda.
Voix africaines aux Nations unies
Les votes à l’Assemblée générale révèlent une convergence mesurée. En 2022, vingt-cinq pays africains, dont le Congo-Brazzaville, se sont abstenus lors d’une résolution dénonçant les droits humains en Iran, privilégiant le principe de non-ingérence. Cette posture ménage les liens avec Téhéran tout en évitant un soutien frontal.
Pour l’Iran, chaque abstention compte : elle dessine la carte d’un parapluie diplomatique susceptible de diluer les pressions occidentales. Téhéran soigne donc ses homologues africains par des fragments d’aide au développement, de la construction de cliniques mobiles à des dons de respirateurs pendant la pandémie.
Acteurs clefs
Côté iranien, la Force Al-Qods, dirigée par Esmaïl Qaani, pilote la dimension sécuritaire, tandis que le ministère des Affaires étrangères, par la voix du vice-ministre Ali Bagheri Kani, supervise la négociation d’accords économiques. Sur le continent, l’Union africaine observe une stricte neutralité, tout en encourageant la diversification des partenariats de ses membres.
Les compagnies privées comme Mapna ou Saipa agissent également en éclaireurs, associant transferts de technologie et conditions de paiement assouplies, attractives pour des économies en quête d’infrastructures abordables.
Calendrier des initiatives récentes
Mars 2023 : signature d’un protocole d’entente énergétique entre Téhéran et Cotonou. Juillet 2023 : ouverture d’une exposition de la culture persane à Libreville. Janvier 2024 : visite d’une délégation parlementaire iranienne à Brazzaville pour discuter de l’agro-industrie et de la formation professionnelle.
Ces séquences, modestes en apparence, montrent la continuité plutôt que le coup d’éclat. L’Iran privilégie l’accumulation de micro-accords, comptant sur un effet boule de neige diplomatique à moyen terme.
Scénarios possibles
Si l’accord sur le nucléaire iranien demeurait enlisé, Téhéran pourrait accentuer ses livraisons de drones tactiques à certains États africains, officialisant un marché déjà embryonnaire. À l’inverse, une détente avec Washington ouvrirait la voie à une concurrence accrue avec les États du Golfe, notamment pour les chantiers pétroliers nigérians.
Pour le Congo-Brazzaville, la marge de manœuvre consiste à tirer parti des financements iraniens dans la filière bois-énergie tout en préservant les partenariats traditionnels avec la Chine et l’Union européenne. Les autorités congolaises insistent sur un principe de « non-exclusivité » qui rassure l’ensemble des partenaires.
Regards de Brazzaville
Le ministère congolais des Affaires étrangères voit dans le rapprochement avec l’Iran un moyen de multiplier les options technologiques, notamment pour la valorisation du gaz associé. Lors du dernier forum Iran-Afrique à Téhéran, la délégation congolaise a rappelé son soutien au multilatéralisme, convergent avec la doctrine iranienne.
Toutefois, Brazzaville maintient une ligne rouge : aucune coopération militaire ne doit remettre en cause les engagements de la CEMAC en matière de sécurité collective. Cette prudence est appréciée à Paris comme à Téhéran, deux capitales soucieuses de maintenir des canaux ouverts avec la République du Congo.
Perspectives
Le continent africain restera pour l’Iran un laboratoire d’influence à faible coût, dopé par l’appétence de nombreux États pour des partenariats alternatifs. Les progrès dépendront de la capacité de Téhéran à concilier ambitions idéologiques et exigences de gouvernance exigées par ses interlocuteurs.
En misant sur le soft power et la complémentarité économique plutôt que sur une projection militaire frontale, l’Iran espère s’imposer comme un partenaire incontournable du Sud global. L’équation reste mouvante, mais la partie se joue désormais aussi à Brazzaville, à Luanda ou à Cotonou, bien au-delà des dunes du Moyen-Orient.

