Ce qu’il faut retenir
La reconnaissance récente de l’État palestinien par plusieurs capitales occidentales rappelle que la quasi-totalité des pays africains l’a soutenu dès 1988. Pourtant, les hommages rendus à la Palestine à la tribune des Nations unies ne signifient pas une hostilité généralisée envers Israël.
Des liens tissés dès les indépendances, des échanges techniques intenses et une mémoire positive de la coopération israélienne nuancent les postures. L’Afrique se positionne aujourd’hui comme partenaire de toutes les parties, sans renoncer à la cause palestinienne, mais en veillant à préserver des canaux utiles avec l’État hébreu.
Les racines d’une amitié israélo-africaine
Le 6 mars 1957, jour de l’indépendance du Ghana, Kwame Nkrumah invite Golda Meir. Ce geste inaugural esquisse une alliance Sud-Sud avant l’heure : accorder ressources techniques israéliennes contre légitimité politique africaine.
Entre 1958 et 1973, Tel-Aviv déploie dans les capitales africaines des milliers d’experts en agriculture, hydrologie ou santé publique. Leur présence, souvent au cœur des villages, tranche avec l’apparat des ex-puissances coloniales et installe une image de proximité et d’efficacité.
Dans le même temps, des jeunes Africains partent se former au kibboutz et, de retour, importent des solutions d’irrigation ou de santé communautaire. La réussite israélienne sur un territoire aride confirme qu’innovation et résilience ne sont pas l’apanage du Nord industriel.
La mémoire des pionniers
Golda Meir développe un discours empathique : Juifs et Africains, dit-elle, partagent la douleur d’oppressions séculaires et la nécessité d’un développement rapide. Ses références à Theodor Herzl, qui voyait la « tragédie africaine » comme écho à l’errance juive, résonnent alors fortement dans les cercles panafricains.
Cet imaginaire commun forge une solidarité émotionnelle durable. Les générations qui ont côtoyé les équipes israéliennes distinguent encore aujourd’hui le peuple israélien de ses gouvernements successifs, retenant avant tout l’esprit pionnier et la simplicité d’une coopération de terrain.
1973 : la rupture sous le signe de la solidarité arabe
La guerre du Kippour bouleverse cet élan. Par fidélité au Caire, dont le Sinaï reste occupé, l’Organisation de l’Unité africaine appelle à rompre avec Israël. L’ensemble des États du continent suit, malgré l’amertume exprimée par Golda Meir, persuadée que cette décision balayerait quinze années d’efforts.
Après les accords de Camp David en 1978, la reprise des relations traîne. La cause palestinienne a pris le relais de la solidarité envers l’Égypte et cristallise une position anticoloniale qui réunit gouvernements et opinions publiques.
Une solidarité africaine nuancée
Trente-cinq ans plus tard, les discours africains restent fermes sur le droit des Palestiniens, mais se gardent de condamner Israël sans réserve. L’ancien président ghanéen John Dramani Mahama résume cet équilibre en citant Nkrumah : « Être l’ami de tout le monde, l’ennemi de personne ».
À l’ONU, les capitales africaines votent souvent pour la Palestine, tout en entretenant des coopérations sécuritaires ou technologiques discrètes avec Israël. Cette dualité illustre une diplomatie pragmatique qui refuse les alignements rigides.
Choix stratégiques et priorités contemporaines
Lors de la normalisation progressive des années 1990-2000, rares sont les pays qui ont sollicité les innovations hydriques ou agricoles qui firent la réputation d’Israël. Beaucoup préfèrent investir dans des prestations de sécurité ultraciblées : protection rapprochée des chefs d’État, cryptage des communications, cybersurveillance.
Ce tropisme sécuritaire reflète les urgences nationales, mais interroge l’adéquation entre besoins de développement et allocations budgétaires. Les technologies capables d’extraire l’eau saumâtre à 800 mètres sous le désert du Néguev trouveraient pourtant un terrain d’expérimentation évident dans le Sahel ou la Corne de l’Afrique.
Face aux pressions populaires en faveur de la Palestine et à la concurrence chinoise ou du Golfe, les chancelleries africaines cherchent un dosage subtil : capitaliser sur le souvenir positif de la coopération israélienne tout en affichant une solidarité active avec Gaza. Cet équilibre demeure précaire, mais il illustre la maturité d’une diplomatie continentale désormais guidée par ses propres intérêts.

