Ce qu’il faut retenir
Lomé accueille jusqu’à vendredi la neuvième édition du Congrès panafricain, première grand-messe du mouvement depuis Accra en 2013. Organisé avec le soutien de l’Union africaine, le forum se veut un laboratoire d’idées pour refonder le panafricanisme et peser dans la réforme des Nations unies, de la Banque mondiale ou du FMI.
Une centaine d’intervenants venus de tous horizons – gouvernements, universitaires, diasporas et influenceurs – croisent leurs analyses. L’initiative est pilotée par Robert Dussey, chef de la diplomatie togolaise, qui y voit une « occasion historique d’unir les voix africaines ». Oppositions et sociétés civiles locales dénoncent cependant une récupération politique.
Contexte historique du panafricanisme
Le premier Congrès panafricain s’était tenu à Londres en 1900, sous la houlette de l’intellectuel W. E. B. Du Bois. De Paris en 1919 à Manchester en 1945, chaque étape a nourri les luttes anticoloniales puis les indépendances. Un siècle plus tard, le défi n’est plus l’émancipation politique mais le poids réel du continent dans les règles du jeu international.
Le rendez-vous d’Accra, en 2013, avait déjà insisté sur la nécessité d’une représentation permanente de l’Afrique au Conseil de sécurité. Dix ans plus tard, la réforme de l’architecture financière mondiale et la question des réparations ont gagné en centralité, particulièrement après la crise sanitaire et les débats sur la transition climatique.
Un rendez-vous diplomatique pour réformer le multilatéralisme
Le thème officiel – « Renouveau du panafricanisme et rôle de l’Afrique dans la réforme des institutions multilatérales » – reflète la dynamique portée à l’ONU par l’UA avec l’Agenda 2063. Lomé veut consolider un front commun en amont du Sommet du futur de New York prévu en 2024, où les États africains plaideront pour une représentation renforcée au Conseil de sécurité et au sein des institutions financières de Bretton Woods.
Plusieurs ministres des Affaires étrangères, dont ceux d’Angola et de la République du Congo, ont inscrit le congrès dans leurs agendas, soulignant l’articulation entre diplomatie bilatérale et revendications collectives. À Brazzaville, on considère cette tribune comme une étape préparatoire aux consultations CEMAC sur la réforme du système multilatéral.
La voix des diasporas et des afrodescendants
Lomé entend également donner une place centrale aux diasporas, qualifiées par la Commission de l’UA de « sixième région de l’Afrique ». Chercheurs, entrepreneurs culturels et leaders d’opinion comme Franklin Nyamsi ou Nathalie Yamb portent la demande de réparations pour les injustices historiques – traite transatlantique, colonisation, discriminations structurelles.
Au-delà du volet mémoriel, les diasporas défendent une stratégie d’investissement croisé et de transfert d’expertise. Les organisateurs misent sur l’élaboration d’un Livre blanc suggérant des mécanismes de financement innovants, inspirés du patrimoine immatériel et d’instruments carbone, afin de canaliser l’épargne diasporique vers les infrastructures régionales.
Tensions politiques internes à Lomé
L’ouverture du congrès intervient dans un climat politique crispé. Le mouvement citoyen M66 appelle à des marches contre la récente révision constitutionnelle et pour la libération de prisonniers politiques. Pour l’opposition, le pouvoir instrumentalise un discours panafricaniste populaire auprès de la jeunesse afin de redorer son image.
Le ministre Robert Dussey réfute toute récupération. « Le panafricanisme transcende les clivages partisans », affirme-t-il, soulignant la participation de figures critiques comme l’ancien rapporteur de l’ONU Doudou Diène. Kemi Seba, pour sa part, a décliné l’invitation, qualifiant le gouvernement de « régime qui asphyxie sa population », rappelant ainsi la fracture entre sphère institutionnelle et activisme de rue.
La position de Brazzaville et l’enjeu CEMAC
Si le Togo n’appartient pas à la CEMAC, plusieurs capitales d’Afrique centrale suivent attentivement les discussions sur la gouvernance mondiale. Brazzaville, qui a souvent joué les médiateurs dans les crisis régionales, voit dans ce congrès un levier pour faire avancer ses propres priorités : reconnaissance du rôle des forêts du bassin du Congo dans la finance climat et sécurisation des couloirs logistiques transfrontaliers.
Un diplomate congolais présent à Lomé rappelle que « la réforme multilatérale doit prendre en compte la spécificité des économies forestières ». Cette convergence d’intérêts pourrait nourrir une coalition transrégionale avant la COP29 et la prochaine assemblée générale des Nations unies.
Scénarios et suites possibles
À l’issue des cinq jours de travaux, une déclaration politique est attendue, articulée autour de trois piliers : gouvernance mondiale inclusive, réparations et valorisation des diasporas. Reste la question de la mise en œuvre. Les participants envisagent de créer un secrétariat permanent à Lomé chargé de suivre les résolutions et de mobiliser les think tanks africains.
Sur le plan diplomatique, la capacité du congrès à fédérer les 55 États de l’UA conditionnera le poids des propositions africaines lors des réformes onusiennes. Pour Robert Dussey, « l’Afrique n’a plus à demander une place, elle doit la prendre ». Un volontarisme qui sera testé dès les prochains cycles de négociation sur l’architecture financière internationale.

