Ce qu’il faut retenir
La première visite d’Emmanuel Macron à Libreville depuis la prise de pouvoir de Brice Oligui Nguema entérine une normalisation diplomatique franco-gabonaise. Paris promet un soutien « à sa juste place » au processus de transition achevé, tandis que Libreville cherche à monétiser son virage économique basé sur la transformation locale des ressources.
Une première visite depuis le 30 août 2023
Le 23 novembre 2025, le chef de l’État français a foulé le tarmac de Libreville pour la première fois depuis le coup d’État qui a mis fin à la dynastie Bongo. Main dans la main, les deux présidents ont salué une foule dense, scellant symboliquement la clôture d’une parenthèse institutionnelle de quatorze mois.
À quelques jours du sommet Union africaine-Union européenne prévu à Luanda, Paris voulait afficher sa permanence stratégique dans le Golfe de Guinée. Libreville, de son côté, cherchait un label de confiance pour rassurer bailleurs multilatéraux et investisseurs encore prudents face à l’incertitude post-putsch.
Contexte géopolitique sous-régional
Le renversement de 2023 s’inscrit dans une vague de transitions militaires en Afrique centrale, du Tchad à la République centrafricaine. Contrairement à N’Djamena ou Bangui, Libreville a obtenu, dès décembre 2024, la levée progressive des sanctions de l’Union africaine grâce à un calendrier électoral jugé crédible par l’organisation.
La France, mise en difficulté au Sahel, veut éviter une érosion similaire de son influence maritime dans le Golfe de Guinée, crucial pour la sécurité énergétique et la lutte contre la piraterie. Le Gabon, siège historiquement d’infrastructures françaises, devient un partenaire clef pour sécuriser cette façade atlantique.
Acteurs et intérêts croisés
Autour des deux chefs d’État étaient présents Patrick Pouyanné pour TotalEnergies, Christel Bories pour Eramet, ainsi que des représentants de l’AFD. Leurs discussions portent sur le bois, le manganèse, le numérique vert et la finance carbone, autant de domaines où Libreville souhaite capturer plus de valeur ajoutée nationale.
Pour Emmanuel Macron, cet agenda s’inscrit dans la logique de « partenariats équilibrés » déjà défendue lors des tournées au Bénin et en Angola. Brice Oligui Nguema, lui, veut montrer qu’une transition militaire peut rapidement déboucher sur des investissements, sans dépendre uniquement des prêts concessionnels chinois ou des guichets régionaux.
Transformation locale des minerais : un test
Libreville a adopté en octobre 2024 une loi imposant la transformation in situ du manganèse et du fer avant toute exportation. Eramet, présent dans le pays depuis 84 ans, négocie un nouvel accord cadre. Paris soutient cette démarche, à condition qu’elle préserve la compétitivité et la rentabilité du groupe tricolore.
Le président Nguema insiste sur la nécessité de créer des chaînes de valeur locales capables d’employer les jeunes diplômés et de réduire la dépendance fiscale vis-à-vis du pétrole. Selon le ministère gabonais de l’Économie, la transformation du manganèse pourrait générer 12 000 emplois directs supplémentaires d’ici 2028, si les capacités de fusion voient le jour.
Coopération judiciaire autour des Bongo
La séquence politique demeure sensible. Devant Emmanuel Macron, Brice Oligui Nguema a réitéré sa demande d’entraide pour l’exécution des jugements français concernant les biens mal acquis attribués à la famille Bongo. L’Élysée a marqué son accord de principe, soulignant qu’une telle coopération s’inscrit dans la lutte commune contre la corruption transnationale.
Sur le plan intérieur, le gouvernement gabonais affirme que ces fonds recouvrés serviront à financer le programme “Gabon Vert” et la rénovation des hôpitaux provinciaux. Pour Paris, la réaffectation clairement fléchée des avoirs permettra de desserrer les critiques récurrentes sur le maintien d’intérêts personnels entre anciennes élites et partenaires étrangers.
Scénarios d’évolution du partenariat
À court terme, un comité mixte devrait suivre la mise en œuvre des projets convenus, avec un premier point d’étape prévu avant la présidentielle gabonaise de 2026. Les techniciens estiment que la crédibilité économique de la transition dépendra de la capacité à lancer au moins deux usines pilotes de transformation minière.
Si ces jalons sont respectés, la Banque africaine de développement pourrait mobiliser une ligne de crédit verte tandis que Proparco structurerait un fonds d’amorçage pour les PME locales. À l’inverse, un blocage réglementaire ou des tensions sociales remettrait en question l’engagement français, alors que d’autres bailleurs, notamment indiens, guettent la moindre ouverture.
Impacts pour la diplomatie régionale
En consolidant son ancrage à Libreville, la France espère regagner une influence régionale érodée à Bangui et à N’Djamena. Pour le Congo-Brazzaville voisin, cette dynamique ouvre la perspective de corridors logistiques plus fluides vers le port d’Owendo, tout en offrant une plateforme de coordination sécuritaire conjointe contre la piraterie offshore.
Les chancelleries de la CEEAC voient dans l’accord franco-gabonais un test pour l’attractivité de la sous-région. Si Libreville réussit sa stratégie de « valeur ajoutée locale », d’autres capitales pourraient exiger des clauses similaires auprès de leurs partenaires, redessinant l’équilibre économique entre États producteurs et compagnies étrangères.

