Madagascar et Russie scellent un surprenant pacte parlementaire

Jean-Baptiste Ngoma
6 mn de lecture

Ce qu’il faut retenir

Le séjour de Siteny Randrianasoloniaiko, président de l’Assemblée nationale malgache, s’est achevé à Moscou le 10 novembre 2025 après cinq jours d’entretiens au plus haut niveau parlementaire et économique. L’ancien judoka, assumant sa proximité avec la Russie, a obtenu l’envoi prochain d’une délégation d’affaires russe à Antananarivo, centrée sur l’énergie, les minerais et la pêche.

L’ambassade de Russie salue déjà des « axes prometteurs de coopération ». À Madagascar, l’initiative suscite à la fois espoir de nouveaux financements et prudence, alors que le pays, engagé dans une politique de refondation, sollicite parallèlement l’appui des bailleurs occidentaux.

Une tournée aux accents économiques

Aux côtés de Viktoria Abramchenko, vice-présidente de la Douma, le chef du Parlement malgache a déroulé un programme dense, incluant un entretien avec le vice-ministre russe de l’Énergie et plusieurs investisseurs privés. Les discussions ont insisté sur l’exploitation du potentiel hydraulique malgache, la valorisation de ses gisements miniers et la modernisation d’une flotte de pêche encore artisanale.

Les partenaires russes voient dans Madagascar un moyen de diversifier leurs positions dans l’océan Indien, loin des sanctions occidentales. Pour Antananarivo, Moscou représente un fournisseur d’infrastructures à coûts réputés compétitifs et un débouché alternatif pour ses ressources stratégiques.

Le rôle singulier de Siteny Randrianasoloniaiko

Figure médiatique depuis ses années de tatami, Siteny Randrianasoloniaiko cultive, depuis l’invasion de l’Ukraine, un positionnement ouvertement prorusse. Il avait appelé à maintenir les sportifs russes sous leur drapeau dans les compétitions internationales. Son influence dépasse aujourd’hui la sphère sportive pour toucher la diplomatie parlementaire de la Grande Île.

Cette proximité assumée nourrit cependant des interrogations. Une source diplomatique occidentale rappelle qu’« il ne faudrait pas que des engagements soient perçus comme pris au nom de l’État malgache s’il s’agit d’une initiative personnelle ». L’équilibre institutionnel malgache confère certes au Parlement un rôle accru, mais la politique étrangère reste déterminée par l’exécutif.

Moscou à Antananarivo : agenda annoncé

L’Assemblée nationale a confirmé qu’une mission économique russe se rendra à Antananarivo au premier trimestre 2026 afin d’« étudier les projets commerciaux qui permettront aux deux pays de se développer conjointement ». Les secteurs pressentis – hydrocarbures, réseaux électriques, transformation halieutique – coïncident avec les priorités de la Stratégie de développement malgache.

Pour les opérateurs russes, le calendrier offre une fenêtre pour signer des protocoles avant le sommet Russie-Afrique prévu plus tard dans l’année. Du côté malgache, l’examen des propositions devrait s’accompagner d’études d’impact et de consultations avec les bailleurs multilatéraux, soucieux de la soutenabilité de tout nouvel endettement.

Occidentaux en vigilance

Les partenaires européens et américains, sollicités pour financer la relance post-Covid de la Grande Île, observent la séquence avec attention. Antananarivo vient de plaider pour un appui budgétaire accru, alors même que l’approche russe privilégie les investissements directs, souvent adossés à des concessions minières.

Un diplomate européen souligne que « la diversification est légitime, mais la transparence des contrats reste essentielle ». Jusqu’ici, la présidence de Michael Randrianirina, qui avait accordé l’une de ses premières interviews à l’agence Sputnik, veille à ménager l’ensemble de ses bailleurs, recevant successivement ambassadeurs russes et occidentaux dans un ballet diplomatique millimétré.

Les marges de la diplomatie parlementaire malgache

Au-delà du symbole, la visite de M. Randrianasoloniaiko éclaire la montée en puissance des Parlements africains comme acteurs de relations extérieures complémentaires des exécutifs. Dans un contexte de recherche d’investissements, les présidents d’assemblées se font parfois défricheurs d’opportunités, avant une éventuelle validation gouvernementale.

Cette diplomatie parallèle, si elle n’est pas inédite, gagne en visibilité à mesure que les partenaires non occidentaux courtisent les capitales africaines. Pour Madagascar, elle offre un vecteur supplémentaire de négociation, tout en imposant une coordination serrée afin d’éviter les dissonances qui pourraient brouiller le message envoyé aux institutions financières internationales.

Scénarios d’évolution

Trois scénarios se dessinent. Le premier verrait l’exécutif avaliser rapidement les projets identifiés à Moscou, consolidant un axe Antananarivo-Moscou centré sur l’énergie et les mines. Le deuxième, plus équilibré, consisterait à soumettre chaque proposition à la concurrence d’autres bailleurs, afin de maximiser les transferts technologiques.

Le troisième, enfin, impliquerait la mise en pause des négociations si les engagements financiers occidentaux venaient avec des conditions d’exclusivité. Dans tous les cas, la capacité du Parlement à articuler ses initiatives avec le gouvernement déterminera la crédibilité du processus.

Enjeux pour la région

Le repositionnement potentiel de Madagascar vers la Russie intervient alors que l’océan Indien occupe une place grandissante dans les stratégies énergétiques et sécuritaires. Un partenariat renforcé pourrait se traduire par une coopération navale ou par l’implantation d’entreprises russes sur la côte est de la Grande Île, suscitant l’attention des voisins du canal du Mozambique.

Toute évolution sera scrutée par la Commission de l’océan Indien et par l’Union africaine, soucieuses de maintenir un espace maritime ouvert et sécurisé. Dans ce jeu d’équilibres, la diplomatie parlementaire malgache devra conjuguer ambition économique, souveraineté nationale et articulation avec les cadres multilatéraux continentaux.

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Jean-Baptiste Ngoma est éditorialiste économique. Diplômé en économie appliquée, il suit les grandes tendances du commerce intra-africain, les réformes structurelles, les dynamiques des zones de libre-échange et les flux d’investissements stratégiques. Il décrypte les enjeux macroéconomiques dans une perspective diplomatique et continentale.