Mali : la course discrète des expatriés avant la fermeture

Jean-Baptiste Ngoma
6 mn de lecture

Alerte consulaire inédite

En publiant le 6 novembre une « note aux voyageurs » invitant ses 4 300 ressortissants à « prévoir un départ temporaire » du Mali, le Quai d’Orsay franchit un seuil rarement atteint depuis le coup d’État de 2021 (Quai d’Orsay, 6 nov 2023). Jusqu’ici, Paris se contentait d’exhorter à la vigilance, signe que la dégradation sécuritaire a changé de dimension.

La recommandation vise Bamako comme l’arrière-pays. La capitale, longtemps considérée comme un îlot relativement protégé, connaît désormais des attaques aux abords de l’aéroport et sur les axes routiers menant au Sahel central, soulignent plusieurs notes diplomatiques occidentales (RFI, 8 nov 2023).

Effet domino parmi les partenaires occidentaux

L’avis français survient après les mises en garde successives des États-Unis, du Canada, de l’Allemagne et du Royaume-Uni, qui ont déjà appelé leurs citoyens à partir « au plus vite » (FCDO, 5 nov 2023). L’alignement des chancelleries illustre une lecture convergente : le risque dépasse les enlèvements sporadiques et s’inscrit dans une logique d’encerclement urbain par les groupes jihadistes.

Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à al-Qaïda, impose depuis octobre un blocus carburant sur les corridors menant à Bamako. Cette tactique, rarement employée à une telle échelle, paralyse la logistique, renchérit les denrées et nourrit la crainte d’un choc social susceptible de faire basculer la capitale dans la violence.

Carburant, nouvelle arme stratégique

En s’attaquant aux flux diesel, le Jnim vise les générateurs d’électricité, les transports publics et la livraison de produits de première nécessité. Plusieurs stations-service de Bamako rationnent déjà la vente, tandis que les citernes militaires sont escortées par les Forces armées maliennes, signe de la tension croissante (Agence malienne de presse, 7 nov 2023).

Les diplomates occidentaux redoutent l’effet domino : inflation galopante, mouvements de contestation et opportunités pour les groupes armés de recruter. La Banque mondiale estime qu’une coupure prolongée des approvisionnements pourrait retrancher un point de croissance au Mali dès le premier trimestre 2024.

Impact sur les réseaux africains et la diaspora

Pour la communauté congolaise du Mali, évaluée à près de 1 200 personnes par les services consulaires, la raréfaction des vols commerciaux complique le retour éventuel vers Brazzaville. L’aéroport Modibo-Keïta fonctionne encore, mais Air France, Royal Air Maroc et Turkish Airlines réajustent leurs rotations, créant un goulot d’étranglement.

Les autorités congolaises suivent la situation via leur ambassade et coordonnent avec l’Union africaine afin de mutualiser l’assistance consulaire, dans un esprit de solidarité panafricaine qui rappelle les ponts aériens organisés lors de la crise libyenne de 2011.

Lecture diplomatique de Brazzaville

Le ministère congolais des Affaires étrangères, tout en évitant tout commentaire sur les décisions françaises, privilégie une approche multilatérale axée sur la prévention. Brazzaville plaide pour que le Conseil de paix et de sécurité de l’UA relance une médiation inclusive entre Bamako et ses partenaires, soulignant que « la stabilité du Sahel conditionne celle du Golfe de Guinée ».

Cette position se veut pragmatique : limiter le débordement jihadiste vers le sud et préserver les corridors commerciaux Douala-N’Djamena-Brazzaville, essentiels pour les importations alimentaires. Les diplomates insistent sur l’urgence de protéger la navigation sur le fleuve Niger et les axes terrestres desservant la CEMAC.

Quelle marge pour les autorités maliennes ?

Les forces de défense maliennes, appuyées par des partenaires de sécurité extérieurs, multiplient les opérations dans la région de Koulikoro pour desserrer l’étau. Cependant, la dispersion des cellules du Jnim et l’étendue du terrain compliquent la neutralisation des points de contrôle clandestins installés sur les routes nationales.

Le gouvernement de transition mise aussi sur l’alternative logistique ferroviaire : la réhabilitation du tronçon Dakar–Bamako pourrait court-circuiter, en partie, les zones sous influence jihadiste. Un pari à moyen terme qui nécessite des financements encore non bouclés.

Enjeux pour les bailleurs et les opérateurs économiques

Le climat d’incertitude pousse plusieurs sociétés minières à revoir leurs plans d’investissement pour 2024. Or, l’or représente plus de 70 % des exportations maliennes et un quart des recettes fiscales. Toute suspension prolongée d’activité menacerait l’équilibre budgétaire, réduisant d’autant les capacités de l’État à financer la sécurité.

La Banque africaine de développement et la BAD évaluent des mécanismes de garantie pour éviter une contagion financière au reste de l’UEMOA, déjà éprouvée par la crise nigérienne. Des sources internes évoquent une ligne de crédit d’urgence en discussion à Abidjan pour stabiliser les flux d’importations stratégiques.

Scénarios de sortie de crise

Trois trajectoires se dessinent dans les cercles diplomatiques. La première parie sur un affaiblissement du Jnim grâce à une stratégie contre-insurrectionnelle révisée, couplée à une relance du dialogue communautaire. La seconde table sur une poursuite du statu quo, synonymes de départs progressifs d’expatriés et d’isolement économique.

Le scénario le plus redouté reste une rupture d’approvisionnement durable qui précipiterait une crise humanitaire à Bamako et déclencherait de nouveaux flux de déplacés internes, avec des répercussions en Mauritanie, au Niger et au Burkina Faso. La communauté régionale joue donc la montre afin d’éviter que la capitale malienne ne devienne un nouveau foyer de déstabilisation.

Partager l'article
Jean-Baptiste Ngoma est éditorialiste économique. Diplômé en économie appliquée, il suit les grandes tendances du commerce intra-africain, les réformes structurelles, les dynamiques des zones de libre-échange et les flux d’investissements stratégiques. Il décrypte les enjeux macroéconomiques dans une perspective diplomatique et continentale.