Ce qu’il faut retenir
Le regain de tension entre l’Éthiopie et l’Érythrée repose sur le vieil accès de la première à la mer Rouge, perdu en 1993 et revendiqué aujourd’hui comme « question existentielle ». Depuis la fin d’août 2023, Addis-Abeba multiplie les déclarations offensives tandis qu’Asmara trace une ligne rouge jugée infranchissable.
- Ce qu’il faut retenir
- La quête éthiopienne d’un débouché maritime
- Un discours officiel de plus en plus offensif
- La réplique prudente d’Asmara
- Mise en garde de l’armée érythréenne
- Préparatifs militaires côté éthiopien
- Service national et discrétion érythréenne
- Escalade médiatique des deux côtés
- Contre-narratif érythréen
- Un héritage de guerres inachevées
- La fragile parenthèse de l’alliance durant le Tigré
- La démographie, facteur d’exacerbation
- Scénarios d’évolution immédiate
La quête éthiopienne d’un débouché maritime
Le Premier ministre Abiy Ahmed a publiquement estimé que la privation d’un port constituait une « erreur » historique que son pays « corrigerait demain ». L’armée nationale, par la voix du maréchal Birhanu Jula, va jusqu’à revendiquer la souveraineté sur le port érythréen d’Assab, situé à une soixantaine de kilomètres de la frontière.
Un discours officiel de plus en plus offensif
Fin octobre, Birhanu Jula a opposé les 130 millions d’Éthiopiens aux deux millions d’Érythréens pour justifier la recherche d’une « issue maritime ». L’ambassadeur à Nairobi, le général Bacha Debele, a formalisé l’idée d’un retour du port « par la force ». D’autres généraux évoquent un « intérêt vital pour lequel tout prix peut être payé ».
La réplique prudente d’Asmara
Face à ces signaux, la réaction officielle érythréenne se limite à des posts laconiques du ministre de l’Information, Yemane Gebremeskel. Il qualifie les ambitions éthiopiennes d’« dangereuses » et d’« irredentistes ». Le 16 septembre, son ministère a dénoncé toute tentative de légitimer une « agression flagrante » et fixé une « ligne rouge » pour Addis-Abeba.
Mise en garde de l’armée érythréenne
Le 13 novembre, un rapport de l’armée a prévenu que ceux qui franchiraient cette ligne s’enfonceraient dans « un abîme sans retour ». Rarement publique, cette prise de position confirme la montée des préoccupations sécuritaires à Asmara, sans pour autant annoncer de mouvement militaire visible.
Préparatifs militaires côté éthiopien
Les télévisions d’État éthiopiennes multiplient les images de cérémonies de sortie de cadets. Des dizaines de milliers de jeunes seraient incorporés, selon le lieutenant-général Hachalu Sheleme, qui y voit « un message aux ennemis ». En septembre, le président Taye Atske Selassie a promu 66 officiers, vantant une préparation « élaborée » des forces.
Service national et discrétion érythréenne
L’Érythrée, où le service national est obligatoire, dispose d’un réservoir permanent de conscrits entraînés. Aucune parade de matériel n’a pourtant été montrée récemment. La chaîne d’opposition Asena TV signale des restrictions de mouvement imposées aux troupes, signe qu’Asmara privilégie pour l’instant la vigilance à la démonstration de force.
Escalade médiatique des deux côtés
À Addis-Abeba, les bulletins de la télévision publique s’ouvrent sur la « perte injuste » de la mer Rouge et sur les moyens de la récupérer, relayés par un « armée numérique de 60 000 utilisateurs » selon Ethiopian Media Services. Les images de soldats brandissant « Assab est à nous » cimentent la mobilisation populaire.
Contre-narratif érythréen
Les éditoriaux d’Eri-TV accusent l’Éthiopie de vouloir « tromper le monde » en rouvrant un dossier « réglé une fois pour toutes ». Même certains médias de la diaspora habituellement critiques se rallient à la défense d’Asmara, preuve que la menace perçue transcende les clivages politiques érythréens.
Un héritage de guerres inachevées
De la fédération imposée en 1952 à l’indépendance de 1993, la question érythréenne a fracturé la Corne. La guerre frontalière de 1998-2000, qui fit plus de 100 000 morts, n’a jamais été totalement soldée malgré l’accord d’Alger. La déclaration de paix de 2018, couronnée par le Nobel décerné à Abiy Ahmed, n’a pas résisté au temps.
La fragile parenthèse de l’alliance durant le Tigré
Entre 2020 et 2022, Addis et Asmara ont combattu côte à côte la rébellion du Tigré. Cette convergence tactique n’a pas effacé la rivalité stratégique sur l’accès au littoral. Le retour à la rhétorique martiale montre que la normalisation était davantage un armistice qu’une réconciliation durable.
La démographie, facteur d’exacerbation
Les dirigeants éthiopiens soulignent désormais la croissance démographique de leur pays – 200 millions d’habitants attendus d’ici vingt-cinq ans – pour légitimer la quête d’un port. L’argument met en balance la pression interne sur les ressources et la souveraineté historique revendiquée par une Érythrée beaucoup moins peuplée.
Scénarios d’évolution immédiate
En l’absence de mouvement massif de troupes à la frontière, le conflit demeure d’abord verbal. Le déploiement rapide de nouvelles armes à Addis, la mobilisation numérique et les avertissements répétés d’Asmara entretiennent toutefois le risque d’un incident qui ferait basculer la crise. Pour l’heure, la diplomatie reste en retrait, laissant le champ aux généraux et aux médias.

