Ce qu’il faut retenir
Entre attaques houthies au large du Bab al-Mandeb, affrontements généralisés au Soudan et velléités navales éthiopiennes, la Corne de l’Afrique connaît une instabilité qui affecte directement la sécurité du canal de Suez et, par ricochet, l’économie égyptienne tributaire de ce passage stratégique.
Le Caire a donc choisi d’abandonner la seule diplomatie de coulisses pour se muer en acteur de stabilisation régionale, combinant projection militaire limitée, médiation et soutien au développement, explique le ministre des Affaires étrangères, Badr Abdelatty, dans un entretien accordé à plusieurs médias arabophones.
Enjeux maritimes de la mer Rouge
La mer Rouge concentre 12 % du commerce maritime mondial, rappelle l’Organisation maritime internationale, et la fermeture ponctuelle de cette route ferait perdre, selon la Banque mondiale, jusqu’à un point de PIB au transport global.
Les frappes de drones revendiquées par les Houthis ont déjà détourné une partie des porte-conteneurs vers le Cap de Bonne-Espérance, allongeant les trajets et augmentant les coûts d’assurance, tandis que les armateurs exhortent les États côtiers, Égypte en tête, à sécuriser le corridor.
Fort de sa marine basée à Safaga et de ses liaisons aériennes avec Djibouti, le Caire promeut une coalition riveraine limitée, évitant de reproduire l’initiative occidentale Prosperity Guardian, perçue localement comme intrusive.
Les observateurs du think tank Chatham House estiment que la simple présence égyptienne dans le détroit décourage déjà les actes de piraterie, car la marine dispose d’unités rapides Falcon capables d’intervenir en moins de trente minutes sur un cargo menacé, un délai dissuasif dans les eaux confinées du Bab al-Mandeb.
Crise soudanaise et équations régionales
Le confluent des violences entre Forces armées soudanaises et Forces de soutien rapide, entré dans son deuxième semestre, provoque déjà le déplacement de plus de six millions de civils, d’après l’IGAD, tout en ouvrant un vide sécuritaire que convoitent divers groupes armés transfrontaliers.
Pour le chef de la diplomatie égyptienne, « laisser Khartoum s’enliser, c’est offrir aux ambitions éthiopiennes un corridor vers la mer Rouge », déclaration reprise par le Centre égyptien d’études stratégiques.
Le Caire multiplie donc les navettes entre Riyad, Abou Dhabi et Kampala afin de verrouiller un mécanisme de garantie financière pour la reconstruction soudanaise, fondé sur l’exportation contrôlée de l’or et de la gomme arabique, produits qui attirent actuellement trafics et prédations armées.
Fer de lance sécuritaire en Somalie
La Somalie reste, cependant, la pierre angulaire du redéploiement égyptien. À la demande du président Hassan Cheikh Mohamoud, Le Caire fournit depuis janvier 2024 un détachement de forces spéciales, une unité de police et trois hélicoptères Mi-17 intégrés à la nouvelle mission de l’Union africaine Aussom.
Il s’agit de la première contribution militaire égyptienne sous parapluie continental depuis l’opération ONU Somalie II, preuve d’un changement de doctrine assumé, même si le contingent reste de taille modeste et limité aux axes Mogadiscio-Baidoa.
Diplomatie économique et culturelle renouvelée
Au-delà du sécuritaire, l’Égypte déploie aussi son soft power. Plus de 1 800 bourses d’études ont été octroyées à des Somaliens, Djiboutiens et Érythréens pour rejoindre l’Université d’Al-Azhar ou l’Académie arabe des sciences maritimes, tandis que la compagnie Elsewedy Electric achève une ligne de transmission de 400 kV à Djibouti.
Le ministère égyptien de la Coopération internationale annonce, de son côté, un portefeuille de projets évalué à 600 millions de dollars dans les infrastructures portuaires et les énergies renouvelables, s’ajoutant à un mécanisme de swap dette-climat destiné à l’Érythrée.
La culture populaire est également mobilisée: le Festival d’Assouan invite depuis deux ans des troupes de danses somaliennes et djiboutiennes, tandis que Nile TV diffuse une émission hebdomadaire en swahili consacrée aux start-up de la Corne, renforçant la visibilité mutuelle des jeunesses entrepreneuriales.
Quel avenir pour l’équilibre régional ?
Cette stratégie polycentrique demeure néanmoins confrontée à deux inconnues : la capacité de Mogadiscio à stabiliser les provinces libérées et la réaction d’Addis-Abeba, qui compte toujours signer un accord d’accès maritime avec le Somaliland avant la fin de l’année, malgré les mises en garde du Caire.
Selon l’Institut international d’études stratégiques, l’option la plus probable reste un statu quo négocié, où Le Caire garantirait les intérêts éthiopiens sur le Nil contre l’abandon de toute revendication navale directe, tout en consolidant un arc de stabilité de Port-Soudan à Mogadiscio.
Toutefois, plusieurs diplomates africains rappellent que la durabilité de cette posture reposera sur la capacité du Caire à articuler ses ambitions avec celles de l’Union africaine et de l’IGAD, afin de ne pas créer la perception d’une compétition néo-hégémonique le long de la façade orientale.

