Navire français à Cotonou : enjeux régionaux derrière la polémique nigérienne

Jean-Baptiste Ngoma
6 mn de lecture

Ce qu’il faut retenir

La polémique lancée par le général Abdourahamane Tiani au sujet du porte-hélicoptères français Tonnerre à Cotonou intervient alors que Niamey durcit sa ligne contre Paris et que le corridor bénino-nigérien reste fermé. Les forces françaises, engagées dans la mission Corymbe et l’exercice Grand African Nemo, disent participer à la lutte régionale contre la piraterie, un fléau en recul mais encore endémique.

Tensions diplomatiques entre Niamey et Paris

Depuis la prise de pouvoir du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie en juillet 2023, les relations franco-nigériennes se sont détériorées. Les militaires au pouvoir reprochent à Paris un soutien jugé ambigu au président déchu Mohamed Bazoum et dénoncent de présumés « plans de déstabilisation ». Les propos tenus le 8 novembre 2025 à Dosso s’inscrivent dans cette rhétorique hostile.

En désignant le Tonnerre comme un instrument d’infiltration, le général Tiani alimente un imaginaire sécuritaire où la France redeviendrait la puissance tutélaire. Or, à ce stade, aucune preuve de débarquement massif n’a été fournie, et la capacité maximale du bâtiment, 900 hommes, est bien inférieure aux « milliers » évoqués par le chef de la junte (RFI, communiqué de l’État-major français).

Une présence navale française régulière dans le golfe de Guinée

L’opération Corymbe, lancée en 1990, assure une présence quasi permanente de bâtiments français entre Dakar et Luanda. Depuis huit ans, l’exercice multinational Grand African Nemo complète le dispositif en fédérant dix-huit marines africaines autour de scénarios anti-piraterie et de sauvegarde des pêches. Le Tonnerre, arrivé à Cotonou le 5 novembre, doit poursuivre sa navigation jusqu’en décembre.

Cette routine navale s’effectue à la demande des États côtiers, soucieux de sécuriser un golfe de Guinée qui concentrait, en 2020, plus de 95 % des actes de piraterie recensés dans le monde. Le nombre d’attaques est tombé à 19 en 2022, selon le Bureau maritime international, reflet d’une coopération accrue mais toujours fragile.

Le Bénin au cœur d’une passe d’armes régionale

Cotonou, principal débouché maritime du Niger, se retrouve pris entre la junte de Niamey, l’Alliance des États du Sahel (AES) et les partenaires occidentaux. Depuis la fermeture des frontières par le CNSP, le commerce béninois a perdu près de 30 % de son trafic de transit, d’après le Port autonome de Cotonou. Le président Patrice Talon cherche donc à préserver ses alliances sécuritaires sans aggraver la brouille avec son voisin.

La communication autour du Tonnerre s’inscrivait dans cet équilibre. L’ambassade de France à Cotonou a publié dès le 3 novembre des images de marins français formant leurs homologues béninois. Ce choix de transparence n’a toutefois pas suffi à désamorcer le récit nigérien, rapidement relayé par les médias d’État à Niamey.

Entre perception anti-impériale et réalités capacitaires

Pour les autorités nigériennes, l’arrivée d’un navire amphibie symbolise la projection de force occidentale dans une zone qu’elles estiment relever désormais de leur souveraineté stratégique. L’effet politique prime alors sur les données factuelles : le Tonnerre transporte 450 militaires, un groupement tactique et quelques véhicules, soit un volume comparable à celui déployé lors des précédentes rotations Corymbe.

Les analystes rappellent que le Niger n’est pas riverain du golfe de Guinée et que toute intervention au Sahel, à partir d’un port béninois, impliquerait une logistique terrestre longue et visible. Aucun convoi militaire français n’a été observé sur la RN2 menant à la frontière nigérienne, et Niamey maintient d’ailleurs la route fermée depuis août 2023.

Scénarios pour la sécurité maritime ouest-africaine

Le tollé suscité par l’escale du Tonnerre pourrait décourager certains États d’accepter ouvertement l’aide extérieure, au risque de fragiliser les progrès engrangés contre les pirateries et trafics. À l’inverse, il pourrait accélérer l’appropriation régionale de la lutte navale, en encourageant l’architecture de Yaoundé, qui coordonne déjà les centres de surveillance côtiers.

À court terme, Paris maintient son agenda : formations conjointes, patrouilles et exercices jusqu’au 17 novembre, avant de laisser la place à un autre bâtiment. Niamey, de son côté, consolide son rapprochement avec Bamako et Ouagadougou au sein de l’AES, où un embryon de pacte de défense collective est à l’étude. Cette polarisation pourrait compliquer l’harmonisation des dispositifs de sécurité maritime et terrestre.

Calendrier à suivre

Début décembre, la revue stratégique de la Commission du golfe de Guinée doit dresser un bilan des engagements navals étrangers. Les conclusions seront scrutées à Luanda, qui accueillera le sommet de la Zone de paix et de coopération de l’Atlantique mi-2026. D’ici là, la saison sèche, propice aux attaques en mer, testera la robustesse des accords d’échange d’informations.

Acteurs clés

Outre la Marine nationale française, les marines béninoise, nigériane et ghanéenne constituent l’ossature opérationnelle dans la zone Est du golfe. Les États-Unis, le Danemark et l’Italie apportent un appui capacitaire ponctuel, tandis que l’Union africaine cherche à arrimer la stratégie 2050 pour la sûreté maritime à des financements pérennes. Au Sahel, l’AES affirme son autonomie, mais dépend encore d’appuis extérieurs pour l’anticipation des menaces transfrontalières.

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Jean-Baptiste Ngoma est éditorialiste économique. Diplômé en économie appliquée, il suit les grandes tendances du commerce intra-africain, les réformes structurelles, les dynamiques des zones de libre-échange et les flux d’investissements stratégiques. Il décrypte les enjeux macroéconomiques dans une perspective diplomatique et continentale.