Uvira, nouvel épicentre des combats
Dans les collines dominant Uvira, crépitements d’armes automatiques et déflagrations d’obus brisent l’aube. Des sources militaires, relayées par des habitants cloîtrés chez eux, rapportent la fuite de soldats gouvernementaux devant l’avancée des rebelles du M23, décidés à s’emparer de ce dernier verrou stratégique du Sud-Kivu.
Les écoles ont fermé leurs grilles, les commerces baissé leurs rideaux, tandis que les rues se vident sous la rumeur d’édifices administratifs déjà investis par les insurgés. Le gouverneur Jean-Jacques Purusi balaie ces informations qu’il juge « totalement infondées », mais la nuit révèle des patrouilles rebelles en plein centre-ville, selon plusieurs témoignages locaux.
Un accord de paix fragilisé dès sa signature
Il y a quelques jours à peine, Washington se félicitait d’avoir arraché une entente entre le président congolais Félix Tshisekedi et son homologue rwandais Paul Kagame, avec l’appui personnel de Donald Trump. L’initiative se voulait le point final d’un conflit vieux de trois décennies dans la région des Grands Lacs.
Or, le M23, acteur majeur de l’insécurité à l’Est, n’a pas paraphé le document. Ses représentants poursuivent des pourparlers séparés sous médiation qatarie, laissant un vide juridique et militaire que l’offensive actuelle met crûment en lumière. Pour la population d’Uvira, l’écart entre déclarations diplomatiques et réalités de terrain n’a jamais été aussi palpable.
Accusations croisées entre Kigali et Kinshasa
D’un côté, la RDC accuse Kigali de soutenir ouvertement l’avancée rebelle, évoquant une « guerre par procuration » visant à saper sa souveraineté sur une zone riche en minerais critiques. De l’autre, le Rwanda dénonce de prétendus bombardements congolais et burundais sur ses frontières, affirmant accueillir déjà plus de mille civils fuyant les combats.
Des experts onusiens estiment que l’armée rwandaise se trouve en « contrôle de facto » des opérations du M23, thèse reprise par les États-Unis, l’Union européenne et huit capitales européennes dans un appel conjoint à la cessation immédiate des hostilités. Kigali rejette ces conclusions, pointant les « violations délibérées » de la trêve par Kinshasa.
Un coût humain et régional qui s’alourdit
Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés chiffre à 200 000 le nombre de déplacés depuis la reprise des combats début mars. Le seul Burundi enregistre plus de 30 000 arrivées en une semaine, avec des pics dépassant 8 000 passages quotidiens. Dans les hôpitaux de campagne, 83 blessés graves ont été admis tandis que 74 civils ont déjà perdu la vie.
Le chaos militaire fait planer la menace d’un massacre si les forces loyalistes, retranchées dans les faubourgs d’Uvira, optent pour un baroud d’honneur. « C’est chacun pour soi », confie un officier burundais, illustrant la panique qui pousse familles entières à traverser le lac Tanganyika sur des embarcations de fortune.
Réactions internationales en ordre dispersé
Les chancelleries occidentales expriment leur « profonde préoccupation » face au potentiel de déstabilisation régional. Mais la multiplicité des formats – accord bilatéral Trump, médiation qatarie, mécanismes onusiens – crée un mille-feuille diplomatique où les responsabilités se diluent. Pendant ce temps, l’Union africaine reste en retrait, malgré l’urgence humanitaire.
Dans son adresse à la nation, Tshisekedi brandit le discours de la résistance nationale, galvanisant une opinion publique lassée des rébellions à répétition. En riposte verbale, Kigali campe sur une ligne défensive et relativise la portée territoriale de l’offensive, éclipsant toute perspective de désescalade immédiate.
Scénarios possibles pour les semaines à venir
Trois issues se dessinent. La première verrait les FARDC reprendre l’initiative militaire et sécuriser Uvira, au risque d’un bilan civil plus lourd. La seconde, plus probable à court terme, consisterait en un statu quo armé où le M23 consolide ses gains, imposant un rapport de force avant les négociations de Doha. Enfin, une médiation régionale inclusive pourrait émerger, réengageant rebelles, Kinshasa et Kigali autour d’un cessez-le-feu effectif.
Dans chacun de ces scénarios, la confiance devra se reconstruire, et la coordination humanitaire s’intensifier, faute de quoi l’Est congolais continuera d’alimenter un cycle de crises qui menace l’ensemble des Grands Lacs. Uvira, aujourd’hui assiégée, incarne cette ligne de fracture où se joue, une fois encore, l’avenir d’une région stratégique.

