Pourquoi Issa Tchiroma Bakary a choisi la Gambie

Jean-Baptiste Ngoma
6 mn de lecture

Ce qu’il faut retenir

Le parcours express d’Issa Tchiroma Bakary, de Garoua à Banjul via Yola, symbolise la crispation héritée de la présidentielle camerounaise du 12 octobre. Arrivé dans la capitale gambienne le sept novembre, l’ancien ministre continue d’y proclamer sa victoire tandis que Paul Biya a déjà prêté serment.

Yaoundé n’a officiellement lancé aucun mandat d’arrêt, mais l’entourage du candidat assure qu’il ne se sentait plus en sécurité dans le Nord. De Garoua, il s’est réfugié à Yola, au Nigeria, avant de choisir la Gambie, distante mais accueillante, pour poursuivre sa bataille post-électorale.

Contexte électoral tendu

Le Conseil constitutionnel a validé la réélection de Paul Biya pour un huitième mandat, tournant ainsi la page du scrutin selon la procédure officielle. Or, Issa Tchiroma Bakary, fort de bons scores dans le Nord, refuse le verdict, arguant d’irrégularités et se déclarant « président élu ».

Les réactions demeurent polarisées. À Yaoundé, une source gouvernementale parle d’« un mauvais perdant », tandis que l’opposition souligne l’absence d’alternance depuis quarante ans. Dans ce climat, chaque déplacement, chaque prise de parole du candidat est scruté, renforçant l’équation sécuritaire autant que la portée diplomatique du dossier.

Calendrier d’une fuite organisée

Entre le treize et le trente-et-un octobre, Issa Tchiroma Bakary multiplie les conférences de presse à Garoua, entouré de jeunes partisans. Le six novembre, Paul Biya prête serment. Dans la nuit suivante, l’opposant franchit discrètement la frontière nigériane, redoutant, selon ses proches, une arrestation imminente.

Yola ne constitue qu’une halte. Les autorités nigérianes, soucieuses de leurs relations avec Yaoundé, lui conseillent le silence. Confronté à cette contrainte médiatique, le candidat cherche un point de chute africain lui garantissant visibilité et sécurité. Sur recommandation d’alliés peuls, il retient finalement la Gambie.

Acteurs et réseaux d’influence

Le choix de Banjul dépasse la simple géographie. Le président Adama Barrow entretient des liens personnels avec plusieurs notables peuls du Cameroun, tandis que l’entourage d’Issa Tchiroma Bakary dispose de relais dans la diaspora gambienne. Ces canaux latents ouvrent la voie à un exil politiquement négocié plutôt qu’improvisé.

La CEDEAO, informée, observe la situation sans en faire un dossier prioritaire, mais souligne la nécessité de ne pas transformer la Gambie en caisse de résonance de revendications violentes. Banjul s’engage donc publiquement à ne pas servir de « base pour des activités subversives », rappelant son rôle de facilitateur.

Un exil surveillé depuis Banjul

Installé dans un quartier discret, le candidat camerounais jouit d’une liberté de circulation relative : aucun couvre-feu, mais des rencontres politiques tenues confidentielles. D’après ses conseillers, il prépare un « dossier d’irrégularités » destiné à l’Union africaine, misant sur une saisine de la Cour africaine des droits de l’homme.

L’entourage présidentiel camerounais minimise l’impact d’un tel recours, jugeant la page tournée. Cependant, l’analyste Arey Ntui d’International Crisis Group souligne que la posture intransigeante des deux camps complique la médiation. Toute initiative régionale devra composer avec une opposition extériorisée mais encore capable de mobilisation interne.

Scénarios d’atterrissage régional

Premier scénario, un retour négocié au Cameroun, possible si Issa Tchiroma Bakary accepte un dialogue institutionnel sous l’égide de la Commission nationale des droits de l’homme. Second scénario, la poursuite d’un exil médiatique en Gambie, avec montée progressive de la pression diplomatique via la CEDEAO et l’Union africaine.

Enfin, l’hypothèse d’un transfert vers un pays tiers – Ghana ou Sénégal – reste évoquée par certains proches pour relancer la campagne internationale du candidat. Quelle que soit l’issue, l’affaire rappelle que la dimension transfrontalière du jeu politique camerounais oblige désormais les capitales ouest-africaines à des calculs prudents.

Perspectives pour la gouvernance électorale régionale

L’épisode ouvre une fenêtre de réflexion sur la prévention des contestations post-électorales en Afrique centrale. Les mécanismes d’alerte précoce de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale restent sous-utilisés, alors que le cas camerounais démontre l’utilité de solutions africaines, avant d’éventuels arbitrages internationaux.

Au-delà de Banjul, la question clé demeure la modernisation des cadres électoraux nationaux. Tant que la commission électorale camerounaise sera perçue comme inféodée, chaque scrutin entretiendra la tentation d’un exil stratégique. Pour de nombreux observateurs, seule une réforme consensuelle pourrait rompre ce cycle et désamorcer les crises futures.

Les bailleurs multilatéraux, de la Banque africaine de développement à l’OIF, disposent d’instruments financiers pour soutenir ces réformes, à condition que la volonté politique suive. Dans l’immédiat, le dossier Tchiroma oblige les capitales à articuler, entre souveraineté et coopération, une ligne équilibrée face aux contestations électorales.

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Jean-Baptiste Ngoma est éditorialiste économique. Diplômé en économie appliquée, il suit les grandes tendances du commerce intra-africain, les réformes structurelles, les dynamiques des zones de libre-échange et les flux d’investissements stratégiques. Il décrypte les enjeux macroéconomiques dans une perspective diplomatique et continentale.