Pourquoi Washington devance Pékin dans la ruée africaine

Jean-Baptiste Ngoma
6 mn de lecture

Ce qu’il faut retenir

Avec 7,8 milliards de dollars d’investissements directs en 2023, les États-Unis ont discrètement détrôné la Chine en Afrique. Les minerais critiques — lithium, cobalt, terres rares ou tungstène — sont le moteur de cette bascule, au cœur d’une bataille techno-géopolitique de long terme.

Washington inverse la tendance des IDE africains

Selon la China Africa Research Initiative de l’université Johns-Hopkins, l’IDE américain sur le continent a atteint 7,8 milliards de dollars en 2023, contre 4 milliards pour Pékin. C’est la première fois depuis 2012 que le leadership passe dans le camp américain.

Au cœur du dispositif figure la US International Development Finance Corporation, créée en 2019. L’agence fédérale revendique ouvertement sa vocation à « contrer la présence de la Chine dans les régions stratégiques ». Son portefeuille africain couvre l’énergie, l’agro-industrie, mais surtout l’extraction et la transformation de minerais critiques.

Les minerais critiques, nouvel or vert africain

Smartphones, véhicules électriques, centres de données d’IA ou systèmes d’armes exigent un flux constant de cobalt congolais, de lithium zimbabwéen ou de terres rares sud-africaines. La domination chinoise sur le raffinage mondial inquiète Washington, qui redoute un rationnement stratégique des exportations imposé par Pékin.

La ruée américaine s’explique donc autant par des considérations industrielles que sécuritaires. En sécurisant des contrats d’approvisionnement à long terme, les États-Unis cherchent à rendre plus résilientes leurs chaînes de valeur, tout en consolidant leur avantage technologique face à la Chine.

Rwanda : Trinity Metals, vitrine d’une approche responsable

Trinity Metals, détenu à 5 % par l’État rwandais et soutenu par l’investisseur irlandais TechMet, a obtenu en 2023 une subvention de 3,9 millions de dollars du DFC pour moderniser ses trois mines de tungstène, d’étain et de tantale. L’entreprise insiste sur des opérations sans conflit ni travail d’enfants.

Le minerai de tungstène rwandais prend désormais la route de la Pennsylvanie pour être traité, tout comme l’étain appelé à alimenter un affineur du même État. Son président, Shawn McCormick, assure que le choix logistique relève d’une décision commerciale indépendante, même si Washington a clairement balisé l’itinéraire.

Négocier à armes égales avec Washington

Pour Sepo Haimambo, économiste de FNB Namibia, les capitales africaines doivent arriver préparées face aux juristes américains. Selon elle, espérer que les États-Unis intègrent spontanément les intérêts du continent dans les contrats serait illusoire ; il appartient aux gouvernements de définir leurs objectifs et de les traduire en clauses fermes.

Production partagée, fonds souverains, participation locale : la spécialiste encourage à sortir du schéma classique « cash contre minerais ». De tels montages favoriseraient la création d’emplois qualifiés, de recettes fiscales et d’épargnes dédiées à l’éducation ou à la santé, réduisant ainsi la dépendance budgétaire à la rente brute.

Transformer sur le continent pour capter la valeur

La société américaine ReElement Africa construit actuellement une raffinerie de minerais critiques dans la province sud-africaine de Gauteng. Son directeur, Ben Kincaid, y voit la preuve qu’une co-localisation des mines et des usines permet d’« upskiller » la main-d’œuvre et de poser les fondations d’un tissu industriel plus dense.

Ce virage vers la transformation locale pourrait changer l’équation africaine : plus de recettes, une montée en compétence rapide et la possibilité d’attirer des industries aval comme les batteries ou les composants électroniques, ouvrant la voie à une intégration continentale effective des chaînes de valeur stratégiques.

Une compétition désormais multipolaire

L’Inde, le Brésil ou le Japon observent attentivement l’évolution du duel sino-américain. Pour Washington, le maintien de droits de douane hérités de l’ère Trump a toutefois constitué un « coup manqué », rappelle l’économiste Lee Branstetter ; sans ces tarifs, l’Amérique aurait sans doute converti plus vite la méfiance africaine vis-à-vis de certains projets chinois.

Derrière la hausse des flux financiers, s’esquisse donc une redéfinition du partenariat Afrique-États-Unis : investissements plus verts, exigences de traçabilité et, surtout, volonté de déplacer le centre de gravité industriel vers le continent. La partie ne fait que commencer, mais l’Afrique dispose d’atouts pour négocier un nouveau contrat social minier.

Calendrier diplomatique et industriel à suivre

Les mois à venir seront scrutés : le Sommet États-Unis-Afrique sur le commerce prévu à Washington doit préciser de nouveaux soutiens financiers, tandis que la prochaine conférence Indaba Mining au Cap offrira une tribune aux pays producteurs pour détailler leurs exigences de contenu local et d’industrialisation.

De l’issue de ces rendez-vous dépendra la capacité des gouvernements africains à verrouiller des accords équilibrés avant la mise en service d’usines comme celle de ReElement Africa. Chaque jour compte : plus tôt les contrats seront signés, plus vite les projets d’éducation et de santé pourront être abondés.

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Jean-Baptiste Ngoma est éditorialiste économique. Diplômé en économie appliquée, il suit les grandes tendances du commerce intra-africain, les réformes structurelles, les dynamiques des zones de libre-échange et les flux d’investissements stratégiques. Il décrypte les enjeux macroéconomiques dans une perspective diplomatique et continentale.