Ce qu’il faut retenir
Le putsch manqué du 7 décembre à Cotonou, attribué au lieutenant-colonel Pascal Tigri, a provoqué une avalanche de désinformation virale, orchestrée selon les autorités depuis Ouagadougou et Niamey. Cette guerre numérique révèle l’enchevêtrement explosif entre rivalités régionales, influence des réseaux sociaux et ambitions de l’Alliance des États du Sahel.
Tentative de coup d’État au Bénin
À l’aube du 7 décembre, un détachement du Bataillon d’intervention rapide a brièvement investi l’état-major à Akpakpa-Military Camp, croyant rallier des unités périphériques. Sous le feu loyaliste, le commando s’est replié avant midi. Les autorités affirment que moins de vingt-cinq hommes, menés par Tigri, étaient impliqués.
Le ministre de la Défense, Fortunet Alain Nouatin, a qualifié l’événement de « mouvement limité », insistant sur la rapidité de la riposte et l’absence de victimes civiles (ORTB, 8 décembre 2023). Cotonou souhaite ainsi projeter l’image d’une chaîne de commandement intacte, préalable à la reprise immédiate des activités économiques.
Propagation des fake news
À peine les premiers coups de feu retentis, des comptes Telegram et X ont annoncé la « chute du régime », avançant des bilans fantaisistes de victimes et la fuite supposée du président Patrice Talon. Les visuels diffusés provenaient d’anciennes manifestations à Porto-Novo ou d’archives militaires nigérianes.
Selon l’Observatoire africain des médias sociaux, plus de 15 000 messages relatifs au putsch ont été postés dans les six premières heures, quatre fois le volume observé lors des élections de 2021. Les pics d’activité correspondaient aux appels à la « solidarité AES », accentuant le soupçon de coordination transfrontalière.
Kemi Seba et la diplomatie des influenceurs
Figure panafricaniste à forte audience, Kemi Seba a relayé en direct une vidéo affirmant la « libération du peuple béninois ». Conseiller spécial du général Tiani à Niamey, l’activiste a qualifié le mouvement de « coup de balai salutaire », faisant écho à la rhétorique anti-Cédéao dominante au Sahel.
Ses publications ont cumulé 3 millions de vues en moins de douze heures, majoritairement depuis le Burkina Faso, le Niger et le Mali. Pour le chercheur béninois Cyriaque Dossou, « l’influenceur transforme chaque crise en referendum numérique sur l’ordre régional », brouillant les lignes entre mobilisation citoyenne et ingérence politique.
Contre-offensive numérique de Cotonou
Le Service d’analyse et de riposte aux fausses informations, créé en 2022, a activé son centre d’alerte dès 7 h 30. Les communiqués officiels ont été diffusés en format carousel multilingue, accompagnés de vidéos montrant la situation calme au centre-ville, dans l’espoir de casser le cycle de viralité.
En parallèle, le régulateur ARCEP a restreint temporairement l’accès à certaines plateformes de messagerie cryptée, mesure motivée par des « impératifs de sécurité nationale ». Si la coupure a suscité des critiques d’ONG numériques, elle a réduit de 40 % le trafic entrant depuis des adresses IP étrangères.
Influences extérieures et intérêts régionaux
Cotonou pointe implicitement le triangle Ouagadougou-Niamey-Bamako, récemment uni au sein de l’AES, accusé de chercher un débouché maritime et une revanche diplomatique sur la Cédéao. Aucun gouvernement sahélien n’a revendiqué de soutien aux mutins, mais le silence initial alimente les spéculations des chancelleries ouest-africaines.
La France, redevenue cible favorite des récits complotistes, a démenti toute implication, tandis que le Nigeria a proposé un partage de données de géolocalisation pour retracer les comptes à l’origine des narratifs promutins. Lomé a, de son côté, offert une médiation discrète pour éviter l’escalade avec ses voisins du Sahel.
Scénarios de sortie de crise
À court terme, les services béninois s’attendent à une recrudescence de deepfakes visant l’armée et la diaspora, notamment à Paris et Abidjan. La Présidence envisage d’ouvrir un laboratoire de vérification au sein de la chaîne publique ORTB, avec l’appui technique de l’Union européenne et un financement de la Banque mondiale.
Sur le moyen terme, plusieurs think tanks recommandent d’établir un mécanisme régional de réponse rapide à la désinformation, calqué sur le modèle du G5 Sahel sécuritaire. Une telle plateforme, adossée à la Commission de la Cédéao, permettrait d’harmoniser la veille et de réduire l’instrumentalisation politique des crises militaires.
Calendrier des événements du 7 décembre
Entre 5 h 30 et 11 h, la séquence opérationnelle s’est emballée : alerte interne à l’armée, brèves interférences sur la RTB, premier communiqué à 7 h 40, pic viral des hashtags #BeninLibre et #AESForward à 8 h 15, puis confirmation de l’arrestation de Tigri à 10 h 55 par le parquet.
Les analystes de Cotonou notent que les comptes pro-AES ont synchronisé leurs publications moins de trois minutes après chaque étape militaire, signe d’un script préétabli. Le délai moyen de reprise par les médias locaux, lui, a dépassé trente minutes, soulignant le déficit d’outils de veille en temps réel.

