Minuss sous pression budgétaire
Fin 2023, la Mission des Nations unies au Soudan du Sud, Minuss, a lancé la fermeture progressive de quatre bases avancées, concrétisant les coupes annoncées à New York. Malgré un mandat renouvelé jusqu’en mai 2024, la plus jeune opération de paix de l’ONU doit composer avec une réduction de 25 % de ses effectifs uniformés.
Principal bailleur, Washington a réduit sa contribution au budget de maintien de la paix de 28 % à 25 %. Cette inflexion, cumulée aux besoins des nouveaux théâtres de crise, a contraint le Département des opérations de paix à hiérarchiser ses moyens, la Minuss apparaissant, selon des diplomates, comme l’une des plus adaptables.
Quatre positions clés fermées
La première base concernée se situe à Torit, capitale de l’Équatoria-Oriental, couloir stratégique reliant la frontière ougandaise à Djouba. Le 19 décembre, une colonne de blindés estampillés ONU a escorté vingt-cinq camions vers la capitale, sous le regard incrédule de la population et des fonctionnaires sud-soudanais employés par la mission.
Suivront, selon le calendrier communiqué à la presse, Aweil, avant-poste sensible proche du Soudan, Warrap, théâtre récurrent de conflits intercommunautaires, et enfin Rumbek, nœud des axes reliant le centre et l’ouest du pays. Ces fermetures représentent près de 600 militaires et policiers appelés à être redéployés ou démobilisés.
Inquiétudes sécuritaires locales
Les représentants des autorités étatiques redoutent un vide sécuritaire. « Le départ de la Minuss risque d’encourager les groupes armés à se réorganiser », confie un gouverneur joint par téléphone, rappelant les affrontements meurtriers d’octobre à Warrap. Pour beaucoup d’habitants, les camps onusiens servaient de refuge et de dissuasion face aux raids de milices.
L’ONG internationale SaferWorld estime que seuls 18 % des cantonnements gouvernementaux respectent les normes de la réforme du secteur de sécurité. Les forces nationales, en cours d’unification selon l’accord de paix de 2018, restent fragmentées et sous-financées, tandis que les stocks alimentaires et médicaux de la Minuss constituaient un filet de secours vital pour les civils.
Conséquences socio-économiques
Au-delà du volet sécuritaire, la fermeture des bases prive environ 1 200 travailleurs sud-soudanais de leurs salaires et de la couverture sanitaire de l’ONU. « C’est notre unique gagne-pain », déplore Mark Omina, porte-parole du personnel local, cité par l’AFP. Les commerces de Torit parlent déjà d’une baisse de 30 % de leur chiffre d’affaires hebdomadaire.
La mission, dotée d’un budget annuel de près d’un milliard de dollars, consacrait jusqu’à 18 millions aux contrats locaux d’alimentation et de transports. La suspension brutale de ces marchés, perçue comme transitoire à la fin de la saison des pluies, risque de fragiliser une économie régionale dominée par l’informel et les transferts en espèces de la diaspora.
Lecture stratégique africaine
Pour l’Union africaine, cette contraction illustre la nécessité d’un financement plus prévisible des opérations de l’Architecture africaine de paix et de sécurité. Addis-Abeba plaide pour que le Conseil de sécurité autorise un prélèvement systématique sur les contributions des États membres de l’ONU afin de soutenir les missions dirigées par l’UA, argument repris par la CEEAC face aux tensions régionales.
Deux diplomates africains, interrogés à New York, rappellent que le retrait partiel de la Minuss intervient alors que le Soudan du Sud vient d’être admis au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est. Une intégration qui suppose de sécuriser les corridors Juba-Nimule et Aweil-Wau, essentiels pour les échanges intrarégionaux et le projet de bourse des valeurs d’Addis.
Scénarios d’évolution
À court terme, la Minuss privilégiera le concept de patrouilles mobiles, appuyées par des drones de surveillance et un réseau de postes de police communautaire. L’objectif est de maintenir une présence dissuasive malgré la réduction des emprises fixes, tout en concentrant la logistique sur les bases de Djouba, Bentiu et Malakal.
À moyen terme, le Secrétariat envisage un transfert progressif des tâches de protection à la police sud-soudanaise, moyennant un train de réformes soutenu par la Banque africaine de développement et l’ONU-Femmes. Si le processus électoral prévu fin 2024 se déroule sans heurts majeurs, l’option d’une mission politique spéciale pourrait succéder à la Minuss dès 2026.
Contexte régional
Les partenaires du bassin du Nil, en particulier l’Ouganda et le Kenya, observent la reconfiguration onusienne avec prudence. Kampala craint un afflux de réfugiés dans le West Nile, tandis que Nairobi redoute pour LAPSSET, son corridor logistique vers la mer Rouge. Le rappel partiel des casques bleus éthiopiens, en rotation au Tigré, ajoute une dimension géopolitique sensible.
Dans le même temps, la communauté internationale reste engagée : 13 000 militaires et 1 500 policiers demeurent déployés. Mais la tendance à la baisse des budgets incite les États contributeurs, Chine en tête, à exiger des indicateurs d’impact plus précis. Le futur de la Minuss devient ainsi un test grandeur nature pour la réforme annoncée des opérations de paix.

