Russie-Maghreb : trois siècles d’influence croisée

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Ce qu’il faut retenir

Des rives atlantiques du Maroc au croissant pétrolier libyen, la Russie consolide un jeu d’influence entamé au XVIIIe siècle. Alliance militaire avec Alger, diplomatie discrète avec Rabat, soutien humanitaire en Tunisie et présence sécuritaire en Libye dessinent, malgré la guerre en Ukraine, une stratégie calibrée autant pour l’énergie que pour la scène multilatérale.

Un héritage diplomatique de trois siècles

Les premiers consuls russes apparaissent à Tanger dès 1777, époque où Catherine II voit dans la façade atlantique du Maghreb un sas vers la Méditerranée. Sous l’URSS, la dimension idéologique s’ajoute, Moscou offrant bourses, ingénieurs et équipements militaires à des mouvements nationalistes maghrébins, documente l’historien Andreï Petrov (Université d’État de Moscou).

Alger-Moscou, matrice stratégique

La relation russo-algérienne reste le cœur battant de la présence de Moscou en Afrique du Nord. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, 73 % des importations d’armements de l’Algérie entre 2017 et 2022 proviennent de la Fédération. Les exercices navals conjoints en Méditerranée occidentale, lancés en 2021, renforcent cette synergie maritime.

Le président Abdelmadjid Tebboune a réitéré en juin 2023 son engagement pour un partenariat « global », évoquant la possibilité d’adhérer au groupe des BRICS soutenu par Moscou. En parallèle, Sonatrach et Gazprom multiplient les protocoles d’entente sur l’exploration gazière dans le bassin de Berkine, malgré la concurrence européenne pour le GNL algérien.

Rabat et Moscou, coopération sélective

L’image d’un Maroc arrimé exclusivement à l’Occident est nuancée par la diplomatie marocaine. Lors de la visite de Nasser Bourita à Moscou en octobre 2025, une feuille de route fut signée sur l’énergie verte, l’aéronautique et la cybersécurité, tout en maintenant l’équilibre stratégique avec Washington et les partenaires du Golfe, rappelle l’ICSR de Rabat.

La fourniture d’engrais russes à l’Office chérifien des phosphates, cruciale pour les marchés africains, a résisté aux sanctions occidentales, Moscou profitant de corridors maritimes passant par la mer Noire puis le détroit de Gibraltar. Pour Rabat, cette flexibilité logistique demeure un levier diplomatique face aux tensions régionales sur la sécurité alimentaire.

Tunis, pragmatisme et débats publics

En Tunisie, l’annonce de rotations d’aéronefs russes sur l’île de Djerba au printemps 2024 a nourri une controverse interne avant d’être démentie par le ministère de la Défense. Le gouvernement Kais Saïed s’en tient à un partenariat culturel et universitaire : près de 2 000 étudiants tunisiens sont inscrits dans les universités russes, selon Rossotroudnitchestvo.

L’approvisionnement en céréales russes, représentant 48 % des importations tunisiennes en 2023, reste prioritaire à l’heure où l’inflation alimentaire pèse sur la stabilité sociale. D’ici à 2026, un terminal dédié au port de Bizerte devrait faciliter ces flux, projet cofinancé par une banque russe de développement, indiquent des sources au ministère du Transport.

Libye, espace d’influence en compétition

La société militaire privée Wagner a installé une base à Syrte dès 2019 pour soutenir les forces du maréchal Haftar. Après le retrait partiel annoncé en 2023, le ministère russe de la Défense a repris la supervision des troupes, maintenant un levier sur les terminaux pétroliers du croissant central, stratégique pour l’OPEP+.

Au-delà du plan militaire, Rosneft négocie avec la National Oil Corporation pour sécuriser des quotas d’exportation dès que le processus onusien permettra de relancer les investissements. L’accès aux gisements libyens compléterait la présence russe en Algérie, offrant à Moscou une marge de manœuvre face aux capacités américaines de pétrole de schiste.

Instruments économiques et culturels russes

Céréales à prix préférentiel, centrales nucléaires de petite taille signées Rosatom, bourses d’études, festivals de cinéma : le soft power russe multiplie les relais pour contourner l’isolement occidental (Carnegie Center). À Casablanca, l’ouverture d’un Centre russe pour la science et la culture en 2023 a été saluée comme un pont linguistique pour la jeunesse.

Scénarios d’évolution à l’ombre de la crise ukrainienne

Si la guerre en Ukraine a contraint Moscou à redéployer une partie de ses capacités, aucun partenaire maghrébin n’a rompu le dialogue. Les capitales poursuivent une diplomatie du « en même temps », se disant attachées à l’intégrité territoriale, tout en préservant les flux énergétiques et alimentaires indispensables à leur stabilité interne.

À moyen terme, trois trajectoires dominent les scénarios dressés par le Policy Center for the New South : consolidation d’un axe Alger-Moscou sur les armes, accroissement des exportations russes de blé et d’engrais vers Tunis et Rabat, et insertion de la Libye dans la négociation énergétique OPEP+. La marge de manœuvre américaine restera déterminante.

Dans cet échiquier, les acteurs maghrébins cherchent à maximiser leur autonomie stratégique sans heurter Bruxelles ni Washington. La Russie, pour sa part, capitalise sur des liens historiques et une offre énergétique complémentaire de celle du Golfe. Le résultat est une interdépendance pragmatique, appelée à se réinventer plus qu’à disparaître.

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Abdoulaye Diop est analyste en énergie et développement durable. Diplômé en sciences de l'environnement et sciences économiques, il couvre les enjeux des hydrocarbures, les partenariats pour la transition énergétique et les grandes infrastructures panafricaines. Il suit également les impacts géopolitiques des ressources naturelles sur la diplomatie africaine.