Seychelles : l’îlot d’Assomption fait basculer la présidentielle

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Un caillou brûlant au cœur d’un scrutin sous tension

Quelques kilomètres carrés de roche corallienne suffisent à électriser l’archipel le plus prospère de l’océan Indien. À 1 140 km de Mahé, Assomption Island, quasi désertique, concentre désormais les passions à l’approche du double scrutin présidentiel et législatif prévu ce week-end.

Aride, parfumée d’un passé d’extraction de guano, Assomption semblait condamnée à l’oubli. Pourtant, la signature d’un bail de soixante-dix ans au bénéfice d’un investisseur lié à la famille royale qatarie a réveillé écologistes, géopoliticiens et électeurs seychellois.

Position stratégique : l’ombre des grandes routes maritimes

Situé à proximité des routes commerciales qui relient l’Asie orientale à l’Afrique, l’îlot apparaît comme un poste d’observation idéal. Longtemps, l’Inde a caressé l’idée d’y ériger une base militaire avant de céder sous la pression d’une opinion farouchement attachée à la neutralité du pays.

Le nouveau projet, présenté comme un complexe hôtelier de quarante villas opéré par Rosewood, inclut l’allongement d’une piste en béton capable d’accueillir des jets privés. Pour nombre d’observateurs, cette infrastructure confère de facto un levier stratégique à Doha, loin des regards indiscrets.

Aldabra, trésor de la biodiversité sous haute surveillance

À seulement 27 km, l’atoll d’Aldabra, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, abrite quatre cents espèces endémiques. Sir David Attenborough l’a décrit comme « l’un des plus grands trésors naturels de la planète ».

Pour les ONG Friends of Aldabra et Seychelles at Heart, les travaux sur Assomption menacent l’équilibre fragile de cet éden. Elles ont saisi la Cour constitutionnelle afin d’exiger une étude d’impact indépendante et la présence d’observateurs internationaux. Une tortue géante écrasée par un engin de chantier est déjà devenue symbole de leur combat.

Ramkalawan, le pari du luxe pour relancer l’économie

Arrivé au pouvoir en 2020, l’Anglican Wavel Ramkalawan défend le bail qatari comme un choix rationnel pour une nation de 120 000 habitants frappée par la pandémie. Les vingt millions de dollars d’acompte et les retombées touristiques promises constitueraient, selon lui, un amortisseur bienvenu.

Il rappelle que les Seychelles ont su rebondir : croissance prévue de 5,8 %, réserves de change reconstituées et dette publique contenue à 58 % du PIB. « Nous devons attirer l’investissement pour survivre », martèle-t-il, soulignant la présence historique des grandes chaînes internationales sur d’autres îles.

L’opposition dénonce un marché d’initiés

Patrick Herminie, médecin et chef du parti United Seychelles, conteste la transparence des chiffres gouvernementaux. Il estime que la vie quotidienne se détériore, citant l’incapacité de nombreux foyers à assurer deux repas par jour. « Les statistiques sont cuisinées », accuse-t-il, promettant d’annuler le bail s’il l’emporte.

Herminie mise sur un programme de relance sociale inspiré de l’ancien président France-Albert René : baisse de l’âge de la retraite, réduction des tarifs de bus et hausse des allocations. Il assure néanmoins vouloir éviter les excès autoritaires du passé.

Une classe politique fragmentée et des outsiders bruyants

Herminie n’est pas seul à vouloir capitaliser sur le mécontentement. Le journaliste Ralph Volcere, candidat indépendant, fustige « la corruption omniprésente ». Bien qu’il stagne dans les sondages, son soutien pourrait devenir décisif en cas de deuxième tour.

Volcere milite pour la dépénalisation du cannabis afin de tarir le trafic d’héroïne, alimenté, selon les autorités, par les navires longeant Assomption. Son activisme lui a valu l’exclusion des conférences de presse officielles.

Regards internationaux et mobilisation citoyenne

Au-delà des rivalités locales, la communauté scientifique suit de près l’évolution du dossier. Les Seychelles, souvent citées en exemple pour leur gestion marine, risquent de ternir leur image si la protection d’Aldabra est jugée insuffisante.

Des habitants expriment aussi leur crainte de voir un territoire national échapper à leur contrôle pendant sept décennies. Le contraste entre plages interdites et difficultés quotidiennes alimente un sentiment d’expropriation symbolique.

Scrutin serré, avenir incertain

Huit candidats se disputent la magistrature suprême, soit un pour 7 000 électeurs. Sans majorité absolue, un second tour se profilerait. Simultanément, les 26 sièges de l’Assemblée nationale seront renouvelés, ouvrant la porte à des coalitions inédites.

La promesse de Ramkalawan de bannir toute base militaire étrangère aura-t-elle plus de poids que l’argument écologique brandi par ses rivaux ? La réponse dira si l’archipel peut concilier croissance et conservation ou s’il devra rebattre ses cartes diplomatiques.

Assomption, baromètre des choix seychellois

À l’heure où les Seychelles tentent de conjuguer survie économique post-Covid et exemplarité environnementale, l’îlot d’Assomption sert de miroir grossissant. Le vote de ce week-end déterminera non seulement le visage du pouvoir mais aussi la trajectoire de gouvernance, de transparence et de gestion des ressources naturelles.

Qu’il devienne vitrine touristique ou sanctuaire écologique, ce bout de corail rappelle que, pour les petits États insulaires, chaque parcelle de territoire incarne un équilibre délicat entre souveraineté, développement et préservation.

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Abdoulaye Diop est analyste en énergie et développement durable. Diplômé en sciences de l'environnement et sciences économiques, il couvre les enjeux des hydrocarbures, les partenariats pour la transition énergétique et les grandes infrastructures panafricaines. Il suit également les impacts géopolitiques des ressources naturelles sur la diplomatie africaine.