Une hécatombe qui s’aggrave en 2025
Le Soudan referme sa troisième année de combats plus meurtrières que jamais. Les estimations convergent vers 150 000 victimes depuis 2022, dont près de la moitié rien qu’en 2025, selon des données recoupées par l’ONU et plusieurs ONG soudanaises (ONU, 2025). Les centres urbains de Khartoum et d’Omdourman restent les épicentres du désastre humanitaire.
Les Forces de soutien rapide, héritières des ex-milices janjawids, affrontent des Forces armées soudanaises retranchées dans les casernes et secondées par l’aviation. Dans cette guerre de positions, chaque avancée territoriale se solde par des vagues de déplacés que le Croissant-Rouge soudanais peine à recenser.
Riyad et Abou Dhabi, duel fratricide
L’Arabie saoudite s’aligne ouvertement sur le général Abdel Fattah al-Burhan, multipliant les livraisons de carburant et de pièces détachées pour l’aviation, rapportent des diplomates onusiens basés à Port-Soudan (ICG, 2025). L’objectif affiché est de contenir toute dynamique révolutionnaire susceptible d’essaimer vers la péninsule.
Face à elle, Abou Dhabi soutient le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, par un réseau de sociétés de sécurité privées et un approvisionnement continu en drones tactiques. « Les FSR ne sont pas isolées », confirme le chercheur Roland Marchal, pour qui l’émirat voit dans Hemedti un relais précieux sur la route de l’or et du bétail.
Israël et le Somaliland redistribuent la mer Rouge
Le 1ᵉʳ janvier 2025, l’annonce par Tel-Aviv de la reconnaissance du Somaliland a bousculé l’équilibre maritime. Le corridor Berbera-Eilat, projeté pour contourner Bab el-Mandeb, offre à Israël une profondeur stratégique inédite (Haaretz, 2025).
Khartoum perçoit ce rapprochement comme une menace directe, redoutant d’être encerclé par une alliance israélo-émiratie ; une inquiétude que Hemedti instrumentalise pour obtenir davantage d’appuis auprès d’Abou Dhabi. « Cette séquence complique toute médiation », relève Marchal au micro de Christophe Boisbouvier.
Puissances globales : soutien discret à l’armée régulière
Washington, Moscou et Pékin partagent rarement le même diagnostic, mais convergent cette fois vers l’armée soudanaise, perçue comme le moindre risque pour la stabilité régionale, indiquent plusieurs notes diplomatiques consultées à Addis-Abeba (UA, 2025). Des conseillers techniques russes se trouveraient ainsi dans l’entourage d’al-Burhan, tandis que Pékin maintient ses contrats pétroliers.
Les FSR, bien que dotées en matériel moderne, peinent à obtenir une légitimité internationale. À New York, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité ont bloqué en mars toute résolution équivalant à une reconnaissance de statu quo territorial acquis par Hemedti.
L’Union africaine en quête de levier
L’Union africaine a réactivé le Mécanisme de haut niveau sur le Soudan, coprésidé par Mohamed Ibn Chambas, sans parvenir à imposer un cessez-le-feu durable. Les eaux du Nil et la question du Darfour fragmentent encore le front diplomatique régional, où l’IGAD et l’Autorité du bassin du Nil défendent des agendas parfois concurrents.
Malgré ces limites, Addis-Abeba maintient la pression via des menaces de sanctions ciblées. Les deux généraux redoutent d’être coupés des circuits financiers du continent, un outil que l’UA pourrait activer dès le prochain sommet, selon une source au Conseil paix et sécurité.
Atouts de la diplomatie congolaise
La République du Congo, forte de son expérience dans les médiations centrafricaines et tchadiennes, propose ses bons offices pour abriter des pourparlers indirects entre Khartoum et les FSR, indique une note verbale transmise à l’UA. Brazzaville mise sur sa neutralité relative et sur la réputation du « processus de Brazzaville », déjà mobilisé en 2014 pour la Centrafrique.
Au-delà du prestige, la démarche congo-brazzavilloise vise la sécurisation du corridor fluvial Pointe-Noire-Khartoum, stratégique pour les exportateurs forestiers de la CEMAC. Associant diplomatie et logistique, cette éco-diplomatie pragmatique pourrait offrir une sortie de crise graduelle, à condition que Riyad et Abou Dhabi y trouvent leur compte.
En coulisses, le président Denis Sassou Nguesso a rappelé son attachement au respect de l’intégrité territoriale soudanaise et à « la solution africaine aux crises africaines ». À Addis-Abeba, cette posture est saluée comme un signal de continuité et de responsabilité, alors même que les capitales occidentales concentrent leurs efforts sur les urgences humanitaires.

