Soudan : l’énigmatique trêve humanitaire promise par les paramilitaires

Jean-Baptiste Ngoma
9 mn de lecture

Ce qu’il faut retenir

La milice Rapid Support Forces, engagée depuis avril 2023 dans une guerre fratricide contre l’armée soudanaise, annonce accepter la proposition de cessez-le-feu humanitaire portée par les États-Unis, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte.

Khartoum, par la voix de son ministre de la Défense et de son ambassade à Nairobi, maintient qu’aucune pause ne sera envisageable sans démantèlement complet du RSF et reddition de son chef, le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti ».

Une annonce venue d’el-Fasher

Le communiqué du RSF a été publié juste après la prise d’el-Fasher, capitale du Darfour-Nord. La ville, assiégée dix-huit mois durant, a été coupée des convois humanitaires malgré les appels réitérés de l’ONU. Selon le Famine Early Warning System Network, les conditions de famine y sont désormais avérées.

Plus de 60 000 habitants ont déjà fui, rapporte l’Agence des Nations unies pour les réfugiés, et des témoignages font état d’exécutions sommaires et de sévices lors de la percée finale de la milice. Le RSF affirme avoir ouvert une enquête interne et diffusé des images de l’arrestation d’un combattant suspecté d’exactions.

Khartoum temporise, l’armée se prépare

Face aux caméras de la télévision nationale, le ministre soudanais de la Défense, Hassan Kabroun, a salué les « efforts » des chancelleries étrangères tout en réaffirmant que « les préparatifs pour la bataille du peuple soudanais se poursuivent ». Le gouvernement soutient qu’il ne s’agit pas d’un refus de la paix, mais d’une exigence de sécurité nationale.

Lundi encore, le chargé d’affaires soudanais à Nairobi, Mohamed Osman Akasha, affirmait n’avoir « aucune information » sur une quelconque trêve et prévenait que Khartoum restait « déterminé à vaincre cette milice ».

Darfour, nœud humanitaire et politique

Le siège d’el-Fasher illustre la mécanique de la guerre : l’encerclement de centres urbains, l’entrave méthodique aux livraisons d’aide et la famine comme arme de contrainte. Les cuisines communautaires soutenues par des ONG locales, dernier filet de sécurité pour des centaines de milliers de civils, menacent de fermer faute de carburant, de denrées et de volontaires, alerte Islamic Relief.

Le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies estime que 24 millions de Soudanais, soit la moitié de la population, font désormais face à une insécurité alimentaire aiguë, créant la plus vaste urgence humanitaire au monde selon l’organisation.

La diplomatie des quatre et le pari du RSF

Sous l’impulsion conjointe de Washington, Riyad, Abou Dhabi et Le Caire, la proposition transmise en septembre prévoyait trois mois de trêve pour faciliter l’acheminement d’aides, avant l’ouverture de négociations politiques et la remise du pouvoir aux civils. Jusqu’ici, chaque cessez-le-feu annoncé depuis 2023 s’est effondré en quelques heures.

En acceptant cette feuille de route, le RSF cherche à répondre aux critiques internationales liées aux accusations de massacres et à se positionner comme interlocuteur politique crédible. L’organisation reconnaît des « violations individuelles » et affirme avoir arrêté certains éléments.

Un gouvernement militaire sous pression

Khartoum, dirigé par le général Abdel Fattah al-Burhan, redoute qu’une pause opérationnelle offre au RSF le temps de consolider ses positions dans la capitale et dans le corridor stratégique Darfour-Nile. La ligne officielle reste que seule la dissolution de la milice pourra rouvrir la voie à une transition civilo-militaire.

La base sociale du pouvoir, composée d’anciens cadres du Mouvement islamique, pousse également à la fermeté, estimant que la communauté internationale minimise les crimes du RSF pour imposer un compromis.

Cartographie d’un conflit éclaté

Depuis avril 2023, les combats embrasent Khartoum, Omdurman, le Kordofan et les cinq États du Darfour. L’aviation loyaliste bombarde régulièrement les positions du RSF, tandis que la milice contrôle de vastes zones urbaines et des mines d’or, sources essentielles de revenus. Les lignes de front restent mouvantes, rendant toute supervision d’un cessez-le-feu complexe.

La Mission intégrée de l’ONU au Soudan a perdu l’accès à plusieurs régions et ne dispose plus des effectifs nécessaires pour vérifier les allégations de violences, soulignent des diplomates onusiens.

Le rôle attendu de l’Union africaine

Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine se réunira dans les prochaines semaines pour examiner la situation d’el-Fasher. Plusieurs capitales d’Afrique centrale, inquiètes des répercussions régionales, souhaitent que l’UA endosse un rôle de médiateur plus visible aux côtés des garants arabes.

Pour Brazzaville, qui préside cette année le Comité de haut niveau sur la Libye, une stabilisation rapide du Soudan serait un signal de capacité africaine à résoudre les crises continentales, en complémentarité avec les initiatives arabes et onusiennes.

Quelles sorties de crise ?

Trois scénarios se dégagent selon des analystes soudanais : la reprise des négociations de Djeddah sous parrainage américano-saoudien ; une médiation continentale élargie associant l’UA et l’IGAD ; ou l’enlisement prolongé avec fragmentation territoriale et exode accru. Pour l’heure, aucun protagoniste n’a la masse critique pour imposer une victoire décisive.

La fenêtre ouverte par l’annonce du RSF reste ténue. Faute de réponse positive de Khartoum ou de mécanisme de suivi robuste, le cessez-le-feu pourrait rejoindre la longue litanie des promesses non tenues qui jalonnent dix-neuf mois de guerre.

Un test pour l’aide internationale

Les bailleurs redoutent que l’épuisement des financements, combiné aux obstacles d’accès, fasse s’écrouler le fragile réseau de solidarité civile mis en place depuis 2023. Le Programme alimentaire mondial, déjà contraint de réduire ses rations, avertit que chaque semaine sans couloir sûr condamne des milliers de personnes.

Si la trêve entrait en vigueur, l’acheminement des denrées depuis Port-Soudan et le Tchad vers el-Fasher constituerait un indicateur clé. La sécurisation de la route Nyala-el-Fasher, désormais tenue par le RSF, sera l’une des premières épreuves de confiance entre belligérants.

Le calendrier à surveiller

Le RSF assure vouloir engager sans délai la phase humanitaire, puis des pourparlers visant à « s’attaquer aux causes profondes du conflit ». Khartoum n’a annoncé ni délégation, ni calendrier. Le 14 novembre, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU consacrera une session spéciale à el-Fasher, sous pression des organisations de la société civile.

La manière dont les deux camps réagiront aux conclusions de cette session et à l’éventuelle résolution qui en découlera éclairera la sincérité des engagements pris.

Regards d’Afrique centrale

Au-delà du Soudan, la CEEAC et la CIRGL observent l’évolution du conflit avec inquiétude. Les voies commerciales reliant le Tchad, la Centrafrique et le Soudan se sont raréfiées, pesant sur la sécurité alimentaire régionale. Plusieurs États membres redoutent un afflux supplémentaire de réfugiés si les hostilités perdurent.

La diplomatie congolaise, soucieuse de stabilité régionale et de circulation sûre des biens, plaide pour un appui coordonné aux efforts humanitaires, évitant toute vacance sécuritaire qui profiterait aux groupes criminels transfrontaliers.

Enjeux et responsabilités

Le pari du RSF d’accepter une trêve offre une ouverture, mais ne garantit ni l’arrêt des violences ni la protection des civils. La responsabilité incombe désormais aux parrains de la proposition de garantir un mécanisme de vérification, tandis que l’Union africaine est appelée à jouer un rôle moteur.

Sans un accord global associant démilitarisation progressive, justice pour les victimes et relance politique, la guerre au Soudan risque de s’enkyster, aggravant la crise humanitaire la plus vaste du moment.

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Jean-Baptiste Ngoma est éditorialiste économique. Diplômé en économie appliquée, il suit les grandes tendances du commerce intra-africain, les réformes structurelles, les dynamiques des zones de libre-échange et les flux d’investissements stratégiques. Il décrypte les enjeux macroéconomiques dans une perspective diplomatique et continentale.