Soudan : Washington a-t-il encore des cartes secrètes ?

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Ce qu’il faut retenir

Le conflit soudanais glisse vers l’enlisement. Le général Abdel Fattah al-Burhan refuse tout dialogue tant que les Forces de soutien rapide de Mohamed Hamdane Daglo ne se retirent pas. Ces dernières ont lancé une offensive au Kordofan malgré une trêve annoncée. La communauté internationale peine à imposer un cessez-le-feu effectif.

Deux semaines après leur tête-à-tête à Washington, Donald Trump et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman ont affiché leur volonté de relancer la médiation. Reste à savoir si le président américain dispose des moyens politiques, militaires ou économiques pour convaincre les parrains supposés des paramilitaires, au premier rang desquels Abou Dhabi.

Contexte géopolitique soudanais

Depuis la rupture brutale du processus de transition en 2021, Khartoum vit au rythme d’affrontements réguliers entre l’armée nationale et les paramilitaires. Chaque tentative de négociation, soutenue par l’ONU, l’IGAD ou l’Union africaine, se heurte au contrôle territorial : qui détient la capitale, qui sécurise les champs pétrolifères, qui perçoit les taxes frontalières.

Une ligne de front qui se déplace vers le Kordofan

Ces dernières semaines, la région du Kordofan, grenier agricole et nœud routier stratégique, concentre les combats. Les Forces de soutien rapide y testent la capacité d’al-Burhan à étendre ses troupes loin de Khartoum. Le risque d’embrasement intercommunautaire grandit, réduisant la fenêtre pour une diplomatie de prévention.

Trump, retour opportun ou engagement limité ?

À Washington, l’entretien Trump–MBS a créé un frisson d’optimisme. « Une implication personnelle du chef de l’État américain pourrait apporter un poids supplémentaire », estime Alex de Waal, directeur exécutif de la Fondation pour la paix mondiale à l’université Tufts. Les précédents, de Dayton au Kosovo, montrent toutefois que la Maison Blanche ne s’implique pleinement que lorsque des intérêts majeurs sont menacés.

Le relais saoudien comme catalyseur

Mohammed ben Salman, soucieux de défendre son rôle de faiseur de paix régional, a exhorté son « ami » Donald Trump à intervenir. Riyad craint qu’un Soudan fragmenté ne déstabilise la mer Rouge et ne perturbe ses ambitions de corridor logistique vers l’Afrique de l’Est. La caution du royaume confère un vernis de légitimité arabe à toute initiative américaine.

Éclairage d’experts sur la médiation

Malgré cette alliance conjoncturelle, la médiation n’a jusqu’ici produit « aucun résultat tangible », rappelle Alex de Waal. Les négociateurs se heurtent à la méfiance réciproque des belligérants. Sans mécanisme de vérification ni garanties sécuritaires, chaque proposition de trêve devient un simple répit tactique exploité pour redéployer des unités.

Levier militaire américain : puissance et paradoxes

Washington dispose d’une force de persuasion, du contrôle du ciel à l’embargo sur les pièces détachées. Mais le Pentagone hésite à s’engager dans un théâtre où la Russie comme l’Iran testent déjà leur influence. Une démonstration de force risquerait d’alimenter la rhétorique anti-occidentale et de fragiliser les partenaires africains des États-Unis.

Abou Dhabi, partenaire courtisé et accusé

Les autorités soudanaises et plusieurs rapports onusiens accusent les Émirats arabes unis de fournir des armes aux paramilitaires, une implication niée par Abou Dhabi. La relation triangulaire Washington–Riyad–Abou Dhabi complique la donne. Mettre la pression sur un allié du Golfe, client de l’industrie de défense américaine, représente un exercice d’équilibrisme diplomatique.

Quand l’économie dicte la realpolitik

Cameron Hudson, chercheur au CSIS, rappelle qu’en mai dernier l’administration américaine a autorisé la vente de 1,4 milliard de dollars d’équipement militaire aux Émirats. À cela s’ajoute un investissement émirien de 2 milliards de dollars dans une société de cryptomonnaie liée à la famille Trump. Autant de variables qui diluent la volonté de contrainte.

Kordofan : un test pour la crédibilité internationale

L’offensive paramilitaire sur le Kordofan intervient malgré l’annonce d’une trêve humanitaire et souligne le décalage entre discours et réalité. Si les États-Unis échouent à enrayer cette progression, leur capacité à imposer un cessez-le-feu durable sera remise en cause, ouvrant la voie à des médiations concurrentes moins favorables à leurs intérêts.

Multilatéralisme en déficit d’impact

Les tentatives conjointes ONU-UA peinent à dépasser la phase procédurale. Sans unité de vue au Conseil de sécurité, les résolutions restent édulcorées. Les sanctions ciblées sont sporadiques et les financements de stabilisation tardent. Le ballet diplomatique se heurte à l’absence d’un parrain disposé à assumer le coût d’une paix imposée.

Scénarios d’évolution du rapport de force

Trois trajectoires se dessinent. Une victoire militaire éclair de l’armée reste improbable. Un gel du front autour de Khartoum et du Kordofan prolongerait la souffrance civile. Reste l’option d’un accord imposé par les parrains extérieurs, conditionné à une stricte démilitarisation des Forces de soutien rapide. Washington et Riyad devront alors aligner leurs incitations et leurs menaces.

L’arme de la pression économique

La Maison Blanche pourrait durcir l’accès des paramilitaires aux circuits financiers internationaux, cibler les compagnies écrans et menacer de geler des avoirs émiratis aux États-Unis. Encore faut-il que le Congrès et le Département du Trésor s’accordent sur le niveau de risque acceptable pour un marché de défense évalué à plusieurs centaines de milliards de dollars.

Vers un nouveau moment de vérité

À court terme, l’attitude d’Abou Dhabi constituera le thermomètre de l’influence américaine. Si les livraisons d’armes cessent et que la progression au Kordofan ralentit, Washington pourra se prévaloir d’un succès discret. Dans le cas contraire, la promesse de Donald Trump risque de s’ajouter à la longue liste des occasions manquées au Soudan.

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Abdoulaye Diop est analyste en énergie et développement durable. Diplômé en sciences de l'environnement et sciences économiques, il couvre les enjeux des hydrocarbures, les partenariats pour la transition énergétique et les grandes infrastructures panafricaines. Il suit également les impacts géopolitiques des ressources naturelles sur la diplomatie africaine.