Tanzanie-Kenya : violences électorales, crise diplomatique

Jean-Baptiste Ngoma
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Ce qu’il faut retenir

Les violences qui ont éclaté le 29 octobre en Tanzanie, au lendemain de la réélection de la présidente Samia Suluhu Hassan, ciblent désormais les migrants kenyans installés dans le pays. Nairobi s’inquiète pour la sécurité de près de 250 000 de ses ressortissants.

Amnesty International évoque l’assassinat d’un enseignant kényan et l’enlèvement toujours inexpliqué d’un homme d’affaires. Des ONG comme Vocal Africa appellent à une révision des relations bilatérales tant que les enlèvements, détentions secrètes et passages à tabac perdureront.

Calendrier électoral et déclencheur

Les élections présidentielle et législatives organisées le 29 octobre ont été marquées par des heurts violents dans plusieurs localités, malgré l’appel au calme lancé par Dodoma. Moins de deux semaines plus tôt, de nombreux visiteurs s’étaient encore pressés vers les plages de Zanzibar pour les congés.

Au soir des résultats, la cheffe de l’État a attribué les troubles à des « éléments étrangers ». Ce discours a rapidement alimenté des actes hostiles contre les Kényans, qu’ils soient travailleurs, entrepreneurs ou touristes, comme l’illustre la multiplication des contrôles sur les routes menant à la frontière.

Témoignages de ressortissants kenyans

Capuche rabattue sur le visage et dos à la caméra, un jeune homme arrivé le 20 octobre avec un visa de trois mois confie avoir vu son séjour basculer. Intercepté par des policiers en civil, il raconte avoir été embarqué, cagoulé puis roué de coups dans un poste de police.

Son récit résonne avec les alertes lancées par le syndicat kényan des enseignants du primaire, qui parle de 150 instituteurs « pris en otage ». La peur pousse nombre de familles à chercher des voies de retour, alors même que les postes-frontières sont filtrés avec zèle.

Amnesty International et la société civile

Dans son communiqué du 10 novembre, Amnesty International dénonce une « campagne de harcèlement » contre les étrangers et demande la libération immédiate des personnes détenues au secret. L’organisation appelle également Nairobi et Dodoma à garantir les droits fondamentaux prévus par la Communauté d’Afrique de l’Est.

Hussein Khalid et Walid Sketty, figures de Vocal Africa, multiplient les entretiens vidéo pour recueillir les témoignages de victimes. Ils estiment que les autorités tanzaniennes doivent diligenter des enquêtes, faute de quoi la défiance risquerait de compromettre la libre circulation pourtant inscrite dans les textes régionaux.

Tête-à-tête diplomatique Nairobi-Dodoma

Le ministre kényan des Affaires étrangères, Musalia Mudavadi, a convoqué son homologue tanzanien dès la fin de la semaine afin d’obtenir des garanties de protection. Jusqu’à présent, aucune annonce conjointe n’a filtré sur un éventuel mécanisme de suivi ou la mise en place d’un couloir humanitaire.

Pour Vocal Africa, cette démarche reste timide. « Il faut revoir toutes nos relations diplomatiques », martèle Walid Sketty, qui redoute une banalisation des abus. Dans les couloirs de Nairobi, certains diplomates rappellent toutefois que la Tanzanie est l’un des premiers débouchés commerciaux du Kenya.

Acteurs régionaux et intégration est-africaine

L’épisode intervient au moment où la Communauté d’Afrique de l’Est cherche à renforcer son marché commun. La brèche ouverte entre Nairobi et Dodoma expose la fragilité des engagements, notamment sur la libre circulation de la main-d’œuvre et la coopération policière transfrontalière.

Près de 250 000 Kényans résident aujourd’hui en Tanzanie, selon le ministère kényan des Affaires étrangères. Le moindre incident diplomatique pourrait donc affecter des secteurs entiers, de l’enseignement primaire au tourisme, en passant par les services financiers qui irriguent la côte swahilie.

Scénarios d’apaisement

À court terme, les observateurs s’attendent à un renforcement des patrouilles conjointes et à la création d’une cellule de crise chargée de documenter chaque cas signalé. L’objectif serait de restaurer la confiance avant la haute saison touristique de décembre.

À moyen terme, le dossier devra être porté devant les organes de médiation régionaux. Une enquête impartiale, assortie de réparations, permettrait de tourner la page tout en préservant la dynamique d’intégration est-africaine que Nairobi et Dodoma, jusqu’ici, disaient vouloir accélérer.

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Jean-Baptiste Ngoma est éditorialiste économique. Diplômé en économie appliquée, il suit les grandes tendances du commerce intra-africain, les réformes structurelles, les dynamiques des zones de libre-échange et les flux d’investissements stratégiques. Il décrypte les enjeux macroéconomiques dans une perspective diplomatique et continentale.