UA-UE à Luanda : quels dividendes pour Brazzaville ?

Jean-Baptiste Ngoma
6 mn de lecture

Ce qu’il faut retenir

Le septième sommet UA-UE, clos à Luanda, a relancé un partenariat de 25 ans sans annonces spectaculaires, mais avec des pistes concrètes sur le commerce, les minerais critiques, la migration et la transition verte. Pour Brazzaville, l’occasion est stratégique : convertir l’élan continental en leviers diplomatiques et économiques alignés sur la Vision 2025 du président Denis Sassou Nguesso.

Contexte UA-UE

Les 80 délégations réunies dans la capitale angolaise ont adopté un communiqué de neuf pages saluant « l’esprit de Luanda » et promettant de réviser la stratégie conjointe UA-UE avant le prochain sommet de 2026 (Commission de l’UA, février 2024). Les discussions ont mis l’accent sur la sécurisation des chaînes de valeur africaines et la souveraineté technologique.

Si Luanda était l’hôte, Brazzaville a pesé dans les coulisses. La ministre congolaise des Affaires étrangères, Jean-Claude Gakosso, a rappelé que la Zone de libre-échange continentale africaine ne sera pertinente que si l’UE accepte un accès préférentiel aux produits à forte valeur ajoutée issus du bassin du Congo, citant le bois transformé et l’hydrogène vert.

Diplomatie économique et minerais critiques

L’enjeu des minerais stratégiques a dominé les entretiens bilatéraux. Le Congo-Brazzaville, qui dispose de gisements de potasse et de terres rares encore sous-exploités, veut se positionner comme fournisseur fiable en contrepartie d’investissements européens dans la transformation locale. L’accord de principe signé avec l’allemand ThyssenKrupp sur la production d’oxydes de néodyme est présenté comme un signal d’attractivité.

Selon la Banque africaine de développement, la demande mondiale de ces minerais doublera d’ici 2030. Brazzaville plaide donc pour un fonds conjoint UA-UE capable de sécuriser le financement des infrastructures ferroviaires reliant la zone portuaire de Pointe-Noire aux bassins miniers de l’Alima, afin de réduire le coût logistique qui pèse sur la compétitivité congolaise.

Mobilité et gestion migratoire

Le volet migratoire reste sensible. Le sommet propose un mécanisme de retour volontaire, adossé à des programmes de réinsertion professionnelle. Brazzaville, qui accueille déjà l’antenne sous-régionale du Centre africain d’étude et de recherche sur la migration, souhaite que l’UE finance davantage les incubateurs numériques afin d’offrir en amont des alternatives économiques aux jeunes diplômés.

La diplomatie congolaise refuse néanmoins les « plateformes de tri » suggérées par certains États membres européens. Elle privilégie une approche circulaire de la mobilité, dans laquelle les compétences acquises à l’étranger alimentent le marché régional de la CEMAC. Cette doctrine, déjà inscrite dans la feuille de route conjointe avec le Rwanda sur la certification IT, a été rappelée à Luanda.

Partenariats verts et diplomatie forestière

La reconnaissance de la forêt du bassin du Congo comme « puits de carbone de rang mondial » figure dans le texte final. Le Congo revendique une légitimité particulière : 65 % de son territoire est couvert de forêts, et le pays a lancé le premier marché carbone étatique d’Afrique centrale en mars 2024, avec l’appui de la société française Aera.

Brazzaville demande désormais que l’UE reconnaisse les crédits carbone issus de ce marché dans son mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. Cette revendication, soutenue par la RDC et le Gabon, serait un moyen de transformer le capital naturel en budgets d’adaptation climatiques plutôt que d’alourdir la dette publique. La Commission européenne a promis d’étudier le dispositif.

Calendrier

Un comité de suivi UA-UE tiendra sa première réunion technique à Addis-Abeba le 15 mai. Le Congo a proposé d’y présenter un rapport intermédiaire sur l’état d’avancement du corridor Pointe-Noire-Brazzaville-Bangui-N’Djamena, classé prioritaire par la CEMAC. Sa finalisation conditionne l’attractivité des investissements miniers et l’activation du hub logistique forestier de Ngombé.

Au second semestre, Brazzaville accueillera la Conférence ministérielle Afrique-Europe sur la logistique verte, coparrainée par la Banque européenne d’investissement. Ce rendez-vous servira de test grandeur nature pour la diplomatie événementielle congolaise, qui mise sur la soft power des infrastructures neuves, à commencer par le Centre international de conférences inauguré l’an dernier.

Acteurs

Outre le chef de la diplomatie angolaise Tété António, figure centrale du sommet, la présence de Moussa Faki Mahamat, Josep Borrell et Vera Songwe a consolidé la crédibilité du processus. Le ministre d’État congolais Gilbert Ondongo a, pour sa part, conduit le segment économique et mobilisé la Chambre de commerce européenne d’Afrique centrale autour d’un paquet de 600 millions d’euros projetés.

Scénarios

Trois trajectoires se dessinent. Dans le scénario optimiste, la feuille de route UA-UE trouve des financements mixtes et le Congo capte 1,5 milliard de dollars d’ici 2026. Le scénario médian fait dépendre ce chiffre de la stabilisation sécuritaire en Centrafrique. Le scénario d’inertie, enfin, reporterait les investissements et affaiblirait la crédibilité du « New Deal vert » régional.

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Jean-Baptiste Ngoma est éditorialiste économique. Diplômé en économie appliquée, il suit les grandes tendances du commerce intra-africain, les réformes structurelles, les dynamiques des zones de libre-échange et les flux d’investissements stratégiques. Il décrypte les enjeux macroéconomiques dans une perspective diplomatique et continentale.