Uranium nigérien : la bataille juridique qui secoue Orano

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Ce qu’il faut retenir

Le départ inexpliqué d’un lot de concentré d’uranium depuis la mine nigérienne de la Somaïr, nationalisée en juin, a déclenché à Paris une enquête pour vol en bande organisée visant potentiellement Niamey. La junte rejette l’accusation, y voit une atteinte à sa souveraineté et renvoie Orano à ses impayés.

Contexte d’un face-à-face inédit

Depuis le coup d’État de juillet 2023, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie a fait de la « reprise des ressources » un marqueur politique. Orano, ex-Areva, détenait 63,4 % de la Somaïr et contestait déjà la nationalisation devant un tribunal arbitral lorsque le chargement litigieux a disparu.

L’entreprise publique française, contrôlée à plus de 90 % par l’État, estime la cargaison manquante à 1 300 tonnes de concentré d’une valeur de 250 millions d’euros. Pour éviter qu’elle n’entre sur le marché, Orano a obtenu fin septembre une injonction internationale interdisant au Niger toute vente issue du site d’Arlit.

La souveraineté minière brandie par Niamey

Niamey rétorque que l’uranium extrait appartient désormais à la nation. « On ne peut pas voler ce que l’on possède légitimement », a martelé le ministre des Mines, le colonel Ousmane Abarchi, sur les antennes publiques. Son collègue de la Justice, Alio Daouda, accuse le groupe d’avoir minoré la teneur du minerai nigérien.

Le même Daouda chiffre à 58 milliards de F CFA, soit 88,4 millions d’euros, les arriérés laissés par l’opérateur français. Dénonçant une « dérive rhétorique », il inverse la charge de la preuve : « Entre le Niger et Orano, qui a volé qui ? », interroge-t-il, nourrissant un discours souverainiste largement relayé à Niamey.

L’incident intervient alors que le Niger cherche de nouveaux partenaires miniers. En juillet, Moscou avait déclaré son intérêt pour l’uranium nigérien ; Téhéran est également cité par les autorités. Cette diversification inquiète Paris, gros importateur d’uranium pour son parc nucléaire civil, qui dépend à 4,7 % du minerai nigérien.

Les ripostes juridiques d’Orano

Côté français, l’ouverture d’une enquête pour vol en bande organisée au profit d’une puissance étrangère marque une escalade inédite. Si la qualification venait à être confirmée, elle élargirait la procédure à d’éventuels complices internationaux, renforçant l’argument d’Orano selon lequel l’affaire dépasse le simple différend commercial.

Dans l’intervalle, la production de la Somaïr est suspendue, comme celle de Cominak fermée en 2021. Le gisement d’Imouraren reste gelé. Ce blocage pénalise un pays dont l’uranium représentait près de 40 % des recettes d’exportation avant la crise, mais limite aussi le risque de dilution du produit litigieux.

Pour l’Union africaine, attentive au respect des contrats, le bras de fer sert de cas d’école. D’un côté, la revendication légitime de souveraineté sur le sous-sol ; de l’autre, le besoin d’un cadre juridique prévisible pour attirer des investissements. Les États voisins producteurs, comme la Namibie, observent de près l’issue.

Scénarios et marges de manœuvre régionales

Les investisseurs retiennent surtout la teneur juridique : le tribunal arbitral saisi par Orano a déjà rendu une première décision favorable au groupe. D’autres audiences sont prévues. Si le Niger persistait à commercialiser le concentré, il s’exposerait à des sanctions financières que le régime assure pouvoir assumer.

Au plan diplomatique, la tension s’ajoute à un climat déjà dégradé entre Niamey et Paris depuis la fin de la coopération militaire. La disparition présumée du minerai offre aux autorités nigériennes un argument mobilisateur, alors que les sanctions régionales réduisent leur marge économique et qu’une transition politique reste à définir.

À court terme, le scénario le plus plausible est celui d’une négociation confidentielle, menée sous l’égide d’arbitres internationaux, pour éviter que le contentieux ne devienne un précédent affectant d’autres projets miniers en Afrique. Le temps joue contre les deux parties, chacune cherchant à préserver la valeur stratégique de l’uranium.

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Abdoulaye Diop est analyste en énergie et développement durable. Diplômé en sciences de l'environnement et sciences économiques, il couvre les enjeux des hydrocarbures, les partenariats pour la transition énergétique et les grandes infrastructures panafricaines. Il suit également les impacts géopolitiques des ressources naturelles sur la diplomatie africaine.